Regards croisés

Deux peuples, deux Etats, pas d'alternative

Mardi 1 novembre 2011 par Nicolas Zomersztajn

Le 23 septembre 2011, le Président de l’Autorité palestinienne a déposé la demande d’adhésion de la Palestine à l’ONU. Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine à Bruxelles, et Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël en Belgique, nous livrent leur analyse de cette initiative et réaffirment la nécessité de la solution des deux Etats.

La demande d’adhésion de la Palestine à l’ONU est-elle l’amorce d’une nouvelle stratégie palestinienne ? Avi Primor : Non. Je pense qu’elle ne fait qu’exprimerle découragement des Palestiniens. Le discours prononcé par Mahmoud Abbas devant l’Assemblée générale de l’ONU relève de la frustration. Il contient égalementencore de nombreux éléments de propagande classique palestinienne. Ne voyant aucune ouverture de la part des Israéliens, Mahmoud Abbas veut malgré tout montrer à son peuple qu’il fait quelque chose. Il n’a pas obtenu ce qu’il voulait par la négociation ni par la violence.Il lui reste alors la carte de l’ONU. Elle peut faire avancer un peu la cause palestinienne en contraignant la communautéinternationale à prendre davantageconscience de ce problème. Toujours est-il que ce n’est pas une solution.

Leïla Shahid : Pour comprendre la stratégiede Mahmoud Abbas, il faut la replacer dans son contexte, celui du choix de la négociation politique pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Depuis 1991, il a négocié avec huit premiers ministres israéliens et depuis 1999, les Européens lui disent qu’ils reconnaîtront l’Etat palestinien en temps voulu. Cela fait douze ans que ça dure. Mahmoud Abbas estime que ce cycle doit prendre fin. Il constate que Benjamin Netanyahou n’exprime son désir de négocier que pour poursuivre la colonisation et l’annexion de Jérusalem-Est, et donc pour enlever toute possibilité de créer un Etat palestinien viable. Il tire donc la conclusion que dans ce face-à-face avec Netanyahou, et après avoir négocié avec sept autres  premiers  ministres israéliens, il n’a pas d’autre choix que d’interpeller les Nations Unies. Ce n’est pas une manipulation, il s’agit d’une stratégie transparente comme le cristal. Les Israéliens devraient être les premiers à le comprendre dans la mesure où ils ont fait la même chose en 1948. La demande d’adhésion à l’ONU doit nous permettre d’obtenir la reconnaissance de cet Etat sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale et la résolution du problème des réfugiés sur base de l’initiative arabe. La démarche du Président Abbas est un engagement pour la paix basé sur la coexistence de deux Etats vivant côte à côte. Ce n’est surement pas un acte de désespoir, mais de foi en un avenir ou Israéliens et Palestiniens trouveront leurs intérêts respectifs.

Peut-on considérer que l’initiative de Mahmoud Abbas soit un succès ? A. Primor : Pas du tout. Les Etats-Unis ne veulent pas en entendre parler, et les Européens sont aujourd’hui attachés à maintenir une coordination avec les Etats-Unis pour régler des questions économiques et financières qu’ils jugent essentielles. Les Européens n’engagent donc pas de conflit avec les Américains sur des questions qu’ils jugent secondaires comme la Palestine. Admettons que Mahmoud Abbas réussisse à obtenir l’adhésion de la Palestine à l’ONU. Que se passera-t-il ensuite ? Après les acclamations à Ramallah, les Palestiniens se rendront compte que rien ne change : l’occupation se poursuivra, ainsi que tous les problèmes de la vie quotidienne qui en résultent. La déception palestinienne peut engendrer de la frustration, qui peut elle-même se transformer en violence contre Israël et l’Autorité palestinienne. Il ne faut même pas se projeter dans un avenir hypothétique pour constater que le pire peut se produire rapidement : les Américains menacent de supprimer l’aide financière à l’Autorité palestinienne -comptant pour la moitié du budget palestinien- qu’ils leur versent chaque année. En raison du nombre considérable de Palestiniens dépendant financièrement de l’Autorité palestinienne, on peut vite sombrer dans le chaos. Cette initiative est donc mauvaise. Nonseulement, elle ne permet pas aux Palestiniens d’obtenir la souveraineté, mais elle comporte beaucoup trop d’inconvénients.

L. Shahid : Ce n’est sûrement pas une mauvaise initiative. Notre seule force est celle de la cause que nous défendons et de l’impact qu’elle peut avoir sur les opinions publiques. Lorsque le Président Abbas a décidé de demander l’adhésion de la Palestine à l’ONU, il ne s’attendait pas à ce qu’elle capte l’attention de toute l’Assemblée générale et qu’on en parlerait autant. Il a donc créé une dynamique importante sur la scène internationale. Il suffit de voir ce qui passe aujourd’hui à l’UNESCO et au Conseil de l’Europe. Un véritable débat est en cours au sein de l’Union européenne. Les 27 Etats européens ne voient pas le problème de la même manière. Comme la négociation a jusqu’à présent échoué et qu’on n’a pas réussi à arrêter la construction de colonies ni à mettre en ?uvre la décision du Tribunal international de La Haye concernant le mur de sécurité, on est en train d’essayer de récupérer les éléments indispensables à la solution des deux Etats. Si on suit la politique du gouvernement israélien actuel, on se dirige vers un Etat binational. Cette politique me paraît non seulement destructrice pour les Palestiniens, mais suicidaire pour les Israéliens.

Que faire d’autre aujourd’hui pour relancer les négociations ? A. Primor : Pas grand-chose. Nous sommes en présence de deux gouvernements incapables de mener des négociations de paix. Soit ils n’en veulent pas, soit ils ne peuvent pas. Pour des raisons à la fois idéologiques et de coalition, le gouvernement israélien ne veut pas faire de concessions. Quant aux Palestiniens, ils ne sont pas capables de négocier non plus, car ils ne peuvent et ne veulent pas faire les concessions indispensables pour qu’Israël et les Etats-Unis acceptent leur plan. Que faire alors ? Gagner du temps en menant une espèce de négociation sans lendemain pour calmer les esprits jusqu’à ce qu’une puissance comme les Etats-Unis soit capable de modérer avec efficacité une véritable négociation. Si Obama l’emporte,il y a une chance qu’il s’implique activement dans le règlement du conflit. Contrairement à ses prédécesseurs, il est vraiment intéressé par la paix au Proche-Orient.

Faut-il que l’Autorité palestinienne se saborde pour contraindre les Israéliens à négocier, comme certains intellectuels palestiniens le suggèrent ? A. Primor : Beaucoup de Palestiniens en parlent, mais je ne pense pas qu’ils y croient vraiment eux-mêmes. Cela peut certes alourdir la tâche des Israéliens, mais cela va surtout entraîner des conséquences tragiques pour les Palestiniens. Comme ces derniers vivent de l’Autorité palestinienne, que deviendront-ils ? Pas grand-chose. Et surtout, toutes les mesures sécuritaires seront remises en place par les Israéliens. Ce qui ne sera pas non plus une bonne nouvelle pour la vie quotidienne des Palestiniens. Enfin, je vois mal les dignitaires palestiniens se saborder. Donc, de tous les points de vue, ce n’est pas réaliste. On en revient alors à la seule solution possible, celle des deux Etats.

L. Shahid : La réflexion sur la dissolution volontaire de l’Autorité palestinienne est purement théorique. Cette option est irresponsable et suicidaire. On sait qu’Israël est en principe responsable des populations civiles sous occupation. Mais on a bien vu qu’entre 1967 et 1994, Israël ne s’est absolument pas acquitté de ses obligations. Ceux qui préconisent cette option oublient qu’une occupation militaire n’est pas un cadeau. Depuis 1994, tout l’argent versé par les pays donateurs sert essentiellement à construire les infrastructures du futur Etat palestinien. Elles ont été détruites lors de la seconde intifada, mais on les a reconstruites avec le Premier ministre palestinien Salam Fayyed. Il est irresponsable d’abandonner cet effort de reconstruction étatique au profit d’une dissolution de l’Autorité palestinienne. En dépit de l’occupation, c’est un exploit d’avoir réussi à mobiliser les Palestiniens eux-mêmes à construire leurs infrastructures. De cette manière, on bâtit un Etat de bas en haut. Ce qui est une bonne chose pour l’avènement de la démocratie. Sous occupation certes, la Palestine possède presque tous les attributs d’un Etat. Il ne lui manque que la souveraineté. Pour ce faire, il faut mettre fin à l’occupation militaire. Tout comme ce serait aussi suicidaire d’opter par désespoir pour l’Etat binational. On ne peut pas bâtir un Etat avec une population israélienne qui ne veut même pas d’un Etat palestinien à ses côtés. Imaginez alors un Etat binational dans un contexte de hantise de la démographie palestinienne galopante. Ce n’est pas sérieux. L’adhésion à la solution des deux Etats n’est pas le résultat d’une conversion des Palestiniens au sionisme. Cette solution correspond aux évolutions historiques de ce conflit depuis 1947 et elle seule permet aux deux peuples de concrétiser leurs aspirations nationales.

Né à Jérusalem en 1935, Avi Primor a exercé de nombreuses fonctions diplomatiques en Afrique et en Europe. De 1987 à 1991, il a été ambassadeur d’Israël auprès de la Belgique et l’Union européenne. De 1993 à 1999, il a été ambassadeur en Allemagne. Après avoir été vice-président de l’Université de Tel-Aviv, Avi Primor est aujourd’hui directeur du Centre d’études européennes à l’Université IDC de Herzliya.

Leïla Shahid est née à Beyrouth en 1949. Arrivée à Paris en 1974 pour sa thèse sur les camps de réfugiés palestiniens, elle deviendra à partir de 1994 déléguée générale de la Palestine auprès de la France. Depuis 2005, elle occupe cette fonction auprès de la Belgique et de l’Union européenne. 


 
 

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