Regards croisés

"Deux peuples, deux Etats" ou "Deux peuples, une patrie"

Jeudi 8 juin 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°863 (1003)

Alors qu’Israéliens et Palestiniens marquent toujours leur adhésion à la solution « Deux peuples, deux Etats », une nouvelle initiative « Deux Etats, une patrie » a été lancée. Elle prévoit la coexistence de deux Etats indépendants au sein d’une confédération israélo-palestinienne. Laquelle de ces deux solutions est-elle la plus praticable ? Shaul Arieli, négociateur des Accords de Genève (2003) et partisan de la solution « Deux peuples, deux Etats », et Oren Yiftachel, membre fondateur de « Deux Etats, une patrie », confrontent leurs points de vue.

 
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    La solution « Deux peuples, deux Etats » que vous préconisez est-elle encore réalisable ?

    Shaul Arieli Aujourd’hui, la solution des deux Etats n’est plus perçue par nombre de protagonistes comme la seule issue possible au conflit israélo-palestinien. Pour que cette solution s’impose à nouveau comme la meilleure, un changement de contexte s’impose. Celui-ci pourrait provenir, par exemple, d’une intervention internationale accrue dans la région, qui se manifesterait par une pression importante sur les deux belligérants, sous la forme de mesures de rétorsion en cas de refus de concessions significatives. Si l’idée même de la solution à deux Etats est aujourd’hui affaiblie, c’est aussi parce que le gouvernement israélien en place s’y oppose virulemment et fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’elle ne puisse pas se concrétiser. Et du côté palestinien, la division entre Gaza et la Cisjordanie, ainsi que l’antagonisme profond entre le Hamas et le Fatah n’y sont guère favorables. En revanche, la solution à deux Etats est encore réalisable territorialement, notamment en procédant
    à un échange de territoires équivalant à 4% de la Cisjordanie où vivent l’immense majorité des colons. Cette solution laisse sous souveraineté israélienne 78% des Israéliens résidant au-delà de la Ligne verte. Elle garantit la continuité territoriale palestinienne, diminue considérablement le nombre d’Israéliens qui devront être évacués, et restreint de moitié la superficie des terres palestiniennes devant rester sous souveraineté israélienne. Cette solution montre qu’il est encore possible de fixer une « bonne » frontière entre Israël et la Palestine.

    Vous avez conçu une autre initiative de paix intitulée « Deux Etats, une patrie ». Cela signifie-t-il que vous vous opposez à la solution défendue par Shaul Arieli ?

    Oren Yiftachel Nous ne sommes pas du tout contre la solution des deux Etats. Nous essayons de lui donner un nouvel horizon. Quand on s’interroge sur l’efficacité du principe du partage de la terre fondé sur la séparation, on observe que le résultat n’est jamais satisfaisant. Que ce soit le partage de la Palestine mandataire, celui de l’Inde ou de l’ex-Yougoslavie, les conséquences de ces partitions ont été tragiques. Et les tenants de la solution « Deux peuples, deux Etats » se bornent à envisager le problème de la même manière. Or, la géographie israélo-palestinienne se prête mal à la mise en œuvre de la séparation. Nous sommes en revanche d’accord sur le principe des deux Etats souverains vivant côte à côte, mais au sein d’une confédération.

    S.A. Les promoteurs de « Deux Etats, une patrie » affirment qu’Israël et les territoires palestiniens sont aujourd’hui si imbriqués que notre solution à deux Etats est devenue obsolète. Une étude précise des faits prouve le contraire : en dépit de la progression de la colonisation, la séparation est encore
    possible. Une telle solution n’est certes pas simple, mais elle demeure réaliste. L’imbrication des territoires n’est pas non plus un obstacle insurmontable dans le cas de Jérusalem, qui pourrait être partagée et devenir la capitale de deux Etats. La principale entrave à la solution à deux Etats n’est pas géographique, mais bien politique.

    Quelle est l’originalité de votre initiative « Deux Etats, une patrie » ?

    O.Y. Nous considérons que la terre entre la Méditerranée et le Jourdain constitue l’espace commun des Israéliens et des Palestiniens. L’ensemble de ce territoire représente en réalité une seule entité historique et géographique, une patrie commune des deux peuples qui y sont profondément attachés. Et sur cette patrie commune, les deux peuples définissent leurs Etats indépendants et souverains sur base des frontières de 1967. Il s’agit donc d’un partage de la terre sans séparation imposée, afin de garantir des frontières ouvertes et la libre circulation transfrontalière des individus. Par conséquent, les Israéliens pourront vivre en Palestine et les Palestiniens pourront vivre en Israël. Les citoyens arabes israéliens, quant à eux, jouiront de l’égalité totale des droits civils et collectifs. Et si une minorité juive est formée côté palestinien, elle jouira de droits similaires.

    Mais qu’entendez-vous par « patrie commune » ?

    O.Y. Il s’agit de faire cohabiter deux nations dans une confédération (Israël-Palestine) comprenant des institutions communes pour la gestion de la sécurité, l’environnement, l’énergie, les questions économiques et sociales. Cette confédération garantira les droits fondamentaux des Israéliens et des Palestiniens. Ce système peut résoudre deux problèmes énormes directement liés au conflit israélo-palestinien : les réfugiés palestiniens et les colons israéliens. Si ces deux questions ne sont pas traitées, il n’y aura jamais de paix entre Israéliens et Palestiniens. Le droit au retour sera donc accordé aux réfugiés palestiniens, mais en l’appliquant avec raison, comme l’Europe l’a fait après 1945 et après la chute du Rideau de fer en 1989. Les réfugiés palestiniens auront un Etat, la Palestine, et bénéficieront de la libre circulation entre Israël et la Palestine. De la même manière, les colons, symboles de la domination coloniale israélienne sur la Palestine, pourront rester dans leurs colonies qui passent sous souveraineté palestinienne. Soit ces colons demeurent citoyens israéliens en devenant résidents palestiniens, soit ils acceptent de devenir des citoyens palestiniens à part entière. Ainsi, on fait sauter le verrou des colonies en s’accommodant de cette présence israélienne à l’intérieur même d’un Etat palestinien.

    Que pensez-vous de l’initiative « Deux Etats, une patrie » ?

    S.A. C’est une bonne idée, mais inadéquate. Cette solution ignore complètement le con-texte historique du conflit israélo-palestinien. Je ne vois pas comment les deux parties pourront accepter le principe et les termes de cette solution. Cette confédération deviendra inévitablement un espace de conflit permanent entre Israéliens et Palestiniens. Et bien qu’ils prétendent vouloir créer deux Etats, cela se traduira par la mise en place d’un Etat binational. La haine, la peur et la méfiance sont encore trop présentes pour qu’on puisse imaginer de réunir dans une confédération les deux peuples. Je le répète, c’est une bonne idée, mais elle est irréalisable tellement elle relève de l’utopie. C’est d’un divorce dont les deux peuples ont besoin, pas d’un mariage ! C’est pourquoi la séparation doit être envisagée. Les promoteurs de cette initiative partent du principe que les colonies constituent un des obstacles majeurs à la conclusion d’un accord. Ce n’est pas vrai. Si l'on s’en tient au principe des frontières de 1967 et à l’échange de territoires (4%), on peut aboutir à un accord définitif, sans évacuer l’immense majorité des colons vivant précisément le long de la Ligne verte.

    Quelle est la plus grande difficulté à laquelle vous devez vous confronter pour que votre initiative se réalise ?

    O.Y. Convaincre les Israéliens. Depuis trop longtemps, ils sont dans une position de domination. Ils doivent donc accepter de renoncer à certaines choses. Mais le prix à payer en vaut la peine. Et que les choses soient claires : nous ne défendons pas du tout la création d’un Etat binational. Nous savons que les Israéliens sont unanimement opposés à cette option et à cet égard, notre initiative garantit précisément l’existence de l’Etat d’Israël.

    S.A. De manière générale, nous subissons la méfiance des Israéliens envers les Palestiniens. Environ 65% d’entre eux demeurent attachés à la solution à deux Etats, mais estiment qu’il n’y a pas de partenaire palestinien. Mais lorsque je leur donne des détails et des éléments très concrets sur les différentes négociations auxquelles j’ai participé, ils comprennent qu’il existe des partenaires. Il y aura toujours des Israéliens qui s’y opposeront pour des raisons idéologiques, dans la mesure où ils considèrent que cette terre appartient intégralement eu peuple juif. Il faut donc que les Israéliens prennent conscience que le temps ne joue pas en leur faveur. Si le statu quo actuel se poursuit, non seulement l’image d’Israël ne cessera de se dégrader sur la scène internationale, mais nous perdrons tout : un Etat juif et démocratique. Cette prise de conscience n’est pas aisée en raison de la propagande diffusée quotidiennement par le gouvernement israélien. C’est la raison pour laquelle je pense qu’une implication concertée des Etats-Unis et des Européens peut créer un sursaut politique en Israël.

    Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn

     

    Ancien colonel de l’armée israélienne, Shaul Arieli a commandé une brigade dans la bande de Gaza. Spécialiste du tracé des frontières, il a été chef de la direction des négociations de paix auprès du bureau du Premier ministre. En 2003, il a été l’un des principaux artisans de l’accord de Genève. Il est actif au sein du Conseil pour la paix et la sécurité, une organisation comprenant d’anciens officiers de Tsahal et d’anciens membres du Mossad et du Shin Beth favorables à la solution « Deux peuples, deux Etats ».

     

    Oren Yiftachel est professeur de géographie politique à l’Université Ben Gourion de Beer-Shev’a. Spécialiste des frontières et des populations bédouines, il a témoigné en tant qu’expert dans des procès d’expropriations de terres appartenant à des Bédouins du Néguev. Il est un des membres fondateurs de l’initiative « Deux Etats, une patrie ».

     

    Ne manquez pas la conférence exceptionnelle « Israël à la croisée des chemins ? » à laquelle participera Shaul Arieli aux côtés d’Ami Ayalon, directeur du Shin Beth (1996-2000), le lundi 19 juin 2017 à 19h30 au Parlement européen.
    Réservation obligatoire : conference19juin2017@gmail.com

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par ezekiel - 13/06/2017 - 21:19

      A voir la liste des intervenants ce n'est pas un débat puisque il s'agira d'une conversation à sens unique.
      Aucun intérêt donc à y participer.

      E.M.

    • Par claude allouche - 14/06/2017 - 10:58

      La creation d'un etat pour 2 peuples accelerera l'emmigration du peuple juif
      qui repartira en exile, et la libanisation de l'etat d'Israel.