Israël

Derrière l'essor du véganisme en Israël

Mardi 3 avril 2018 par Jérôme Segal
Publié dans Regards n°880 (1020)

Le véganisme fait des émules en Israël, c’est indéniable. Cette évolution de la société israélienne a-t-elle un lien avec la nature de ce pays, défini depuis Herzl comme « Etat des Juifs » ? Y aurait-il un rapport aussi avec le conflit israélo-palestinie ? A travers une dizaine d’entretiens, des réponses étonnantes se dessinent et nous donnent à réfléchir, sur ce pays, mais aussi sur le véganisme…

 

Sur le marché du Carmel, à Tel-Aviv, les marchands de fruits et légumes haranguent comme d’habitude les clients : les avocats se vendent au kilo pour une dizaine de shekels, les fraises, pommes cannelle et mangues exhalent leurs arômes. A l’angle, sur une rue perpendiculaire, on trouve un « Vegan Design Studio ». On y vend des sacs de divers formats, en matières végétales ou synthétiques et bien sûr garanties sans cuir : le véganisme repose sur le refus de tous les produits issus de souffrances animales.

Le moindre fast-food précise sur sa carte quels sont les plats végétariens, mais aussi véganes. Rentrant dans un café pour demander un capucino avec du lait végétal, on vous répondra « lait d’amandes, de riz ou d’orge ? ». Sur la devanture de nombreux magasins non alimentaires, de cosmétiques ou de chaussures, on trouve souvent le gros cœur rouge du label « veganfriendly ».

Capitale mondiale du véganisme

Avec son demi-million d’habitants, Tel-Aviv se profile bien  comme la capitale mondiale du véganisme et un voyage dans d’autres villes du pays, de Jérusalem à Haïfa, confirme que la ville côtière est représentative d’une tendance de fond : selon les estimations, il y aurait de 3 à 5% de véganes dans le pays. D’ailleurs, en y déambulant on sera surpris de rencontrer à peu près tous les jours des militants de la cause animale. Au-delà du véganisme, qui est un mode de vie, ces militants se réclament en général de « l’antispécisme » : alors que le racisme repose sur l’hypothèse d’une « race » qui serait supérieure aux autres, que le sexisme repose sur un avantage attribué aux hommes par rapport aux femmes, le spécisme suppose qu’une espèce (Homo sapiens) aurait tous les droits sur les autres espèces animales, les exploitant à loisir et les ordonnant entre elles (les chiens et chats auront le droit à des cliniques spéciales et des rayons entiers dans les supermarchés contrairement à 99% des lapins et 95% des porcs. Ces militants opposés au spécisme se disent alors « antispécistes ».

Deux questions émergent lorsqu’on constate l’importance de ces mouvements en Israël : y a-t-il un lien entre l’antispécisme et la spécificité historique d’Israël, à savoir sa définition comme « Etat des Juifs » ? Ensuite, cet engouement pour la cause animale a-t-il un lien avec le conflit israélo-palestinien ? C’est en prenant le temps de parler avec des Israéliens, activistes ou pas, que d’étonnantes réponses émergent.

La trentaine, Yehu est un brillant biologiste de l’Université hébraïque de Jérusalem. Pour lui, c’est par dépit que des militants du camp de la paix se sont tournés vers la défense des animaux. « Depuis des décennies, nous n’avons rien obtenu. C’est dur de s’engager pour une cause et de constater que tous les combats sont perdus. Alors, certains se tournent vers d’autres engagements et avec la cause animale, on peut être efficaces ». Lui-même n’est pas végane, mais a fortement réduit sa consommation de viande, notamment depuis qu’il vit avec Taliya, sa compagne, qui elle est végane. Taliya confirme les dires de Yehu sur le sentiment d’utilité : « On sauve des vies à chaque repas avec nos choix diététiques ».

La cause des sans-voix

Ce pragmatisme est partagé par Liza, une Franco-israélienne qui vit dans un « village végétarien » en Galilée. Végétarienne depuis l’âge de 11 ans, elle a choisi de devenir végane il y a sept ans et, surtout, de militer de façon plus radicale qu’elle ne le faisait en France. Contrairement à beaucoup de militants antispécistes qui prônent la convergence des luttes, Liza défend, elle, une approche marquée par l’exclusivité de la cause animale : « Les Hommes peuvent s’aider eux-mêmes. Pour les animaux, il y a tout à faire, ce sont les plus désespérés, les sans-voix ». A la question de savoir s’il y a un lien avec sa judaïté, elle qui a grandi dans un milieu orthodoxe, mais s’en est affranchi, elle répond : « S’il y a aujourd’hui une mission des Juifs sur Terre, c’est ça, la lutte pour les droits des animaux non humains ! ». Il est vrai que le mouvement animaliste a été fortement influencé dès sa naissance par des Juifs, comme Peter Singer ou Henry Spira. L’un a publié en 1975 le premier livre de philosophie sur le sujet, The Animal Liberation, rapidement traduit dans une vingtaine de langues et considéré comme un ouvrage de référence, tandis que l’autre est à l’origine, en 1976, du premier grand mouvement de lutte qui a permis de mettre un terme à des expériences menées sur des chats.

Cet engagement radical pour la solidarité avec les opprimés, étendue aux animaux, semble bien être le trait d’une forme possible de l’identité juive. Ceci dit, Liza est bien consciente que c’est aussi l’image d’Israël qui est en jeu. Si Israël devenait le premier pays à accorder des droits aux animaux de rente, « cela améliorerait l’image du pays », affirme-t-elle. Avec un président végétarien, elle a envie d’y croire, mais le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, fait davantage parler de lui. Il n’est sans doute pas mécontent que les jeunes s’engagent contre la situation des poules pondeuses plutôt que pour les droits des Palestiniens. Dans cet esprit, Jean Stern a pu montrer dans son livre sur le « pinkwashing » qu’il existe une réelle volonté politique de promouvoir Tel-Aviv comme capitale mondiale de la tolérance envers les minorités sexuelles pour présenter le pays autrement que comme un Etat régulièrement épinglé par des associations humanitaires pour ses manquements aux Droits de l’Homme.

Un mouvement réprimé ?

Peut-on dès lors parler d’un « veganwashing », d’une stratégie délibérée de présenter le pays comme le paradis des véganes comme on a fait des Pays-Bas le pays du vélo ? Interrogé à ce sujet, le journaliste Gideon Levy, éditorialiste au quotidien Haaretz, part lui aussi, comme Taliya, d’un constat d’échec pour le camp de la paix. Il observe avec un certain cynisme le développement du véganisme et assène : « C’est pour couvrir ce qui se passe en Cisjordanie ! ». Il est vrai que l’armée israélienne s’est vantée de respecter les engagements antispécistes de certains de ses soldats en leur proposant des bottes fabriquées sans cuir, mais les entretiens avec les militants radicaux de la cause animale montrent au contraire que leur mouvement est sévèrement réprimé.

La répression, le fondateur de l’association 269 Life, Sasha Boojor, sait bien de quoi il s’agit. Lorsque nous l’avons rencontré, il préparait une « action » pour protester contre l’inculpation dont il fait l’objet après un barbecue un peu spécial organisé le jour de l’indépendance du pays. Les patriotes ont l’habitude ce jour-là de se retrouver autour de grands barbecues et Sasha, accompagné de quelques militants, avait apporté des cadavres de chats qu’ils avaient récupérés chez un vétérinaire. Posant les chats sur les grilles avec le charbon au-dessous, ils ont ainsi directement mis en évidence la nature profonde du spécisme : pourquoi serait-il ignoble de griller un chat et acceptable de cuire de la même façon un poulet ou un agneau ?

Agé d’une trentaine d’années, Sasha est très au clair sur la ligne du mouvement : « On est pour l’action directe, dans la tradition des premiers anarchistes ». Le numéro 269 de l’association fait référence au badge que portait sur l’oreille un veau qu’ils ont libéré peu avant qu’il arrive à l’abattoir. Mais l’action inaugurale, pour 269 Life, ce fut un happening au square Rabin, à Tel-Aviv, en 2012. Avec deux comparses, Sasha s’est alors mis dans une cage. Trois hommes habillés en bourreau les ont pris un par un : deux des hommes les ont immobilisés pendant que le troisième chauffait à l’aide d’un chalumeau une tige de fer se terminant par les trois chiffres. Ils se sont fait marquer « 269 », comme du bétail. L’association a depuis essaimé dans une trentaine de villes, en Europe et au Canada, mais pas aux Etats-Unis où de telles associations ne peuvent exister tant la loi est contraignante. En Israël, 269 Life n’est pas constitué en association. Sasha revendique un fonctionnement égalitaire sans bureau ni bureaucratie et espère que 269 Life puisse devenir « l’open source » du militantisme dans ce domaine.

Si les actions de 269 Life sont rares, mûrement réfléchies, ce sont surtout des militants d’Anomymous for animal rights que l’on trouve dans 13 villes du pays. Devant le parc Meir, sur une grande rue commerçante de Tel-Aviv, c’est Adi, 23 ans, qui aborde les passants, pour leur montrer à l’aide de photos la réalité de l’élevage et leur suggérer un don ou un engagement pour le « challenge 22 » : se mettre pendant 22 jours à un régime végane sous la tutelle d’un coach, via une plateforme en ligne. L’association compte une vingtaine de salariés comme elle et une centaine de bénévoles.

Bien sûr, il existe à côté de ces mouvements radicaux une mode végane et il y a fort à parier que la majorité des clients des meilleurs restaurants véganes n’adoptent pas ce régime en soutien aux actions de 269 Life. Les motivations sont disparates et reflètent en fin de compte la complexité de la société israélienne, un pays où, un jour, ne coulera peut-être plus « le lait et le miel ».


 
 

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