Au CCLJ

Denis Charbit : "Israël est encore porteur d'utopies"

Mardi 1 mai 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°882 (1022)

Dans une conférence qui se tiendra le lundi 14 mai 2018 à 19h au CCLJ, l’historien et politologue israélien Denis Charbit abordera les utopies sionistes tout en les replaçant dans le contexte actuel, 70 ans après la création de l’Etat d’Israël.

Denis Charbit

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    En voulant faire du peuple juif un « peuple normal » le sionisme s’inscrit-il dans une utopie ?

    En se dotant d'une terre, d'un Etat et d'une langue, en exigeant d'assumer les responsabilités du pouvoir, les Juifs qui adhèrent au sionisme ont souhaité mettre un terme à la dispersion géographique et à l'existence minoritaire qui étaient leur lot. Ces deux facteurs étaient, selon eux, non les causes du malheur juif, mais les conditions nécessaires grâce auxquelles ce malheur pouvait s'abattre sur eux. A cet égard, le sionisme est, avant tout, un changement de condition. Il a consisté à s'aligner sur le modèle de l'Etat-nation en faisant des Juifs le socle d'une nouvelle société, et non un appoint greffé sur une société qui lui précède. Ce changement a été accompli et il n'a rien d'utopique. Créer un Etat, un drapeau, une armée est une innovation dans l'histoire juive, pas une utopie. Je discerne dans le sionisme cette aspiration à une vie paisible et sereine « à la suisse ». Nous n'en sommes pas là certes, mais ce désir, pour légitime qu'il soit, après un siècle où l'errance juive n'avait jamais été aussi manifeste, n'a rien à voir avec l'utopie au sens idéologique du terme. L'utopie est née du fait même qu'il fallait créer une nouvelle société, qu'on pouvait décréter en chaque chose « au commencement ». Mais la revendication utopique a une nature exigeante : elle a pour quête le bonheur, pas la sécurité ; la justice sociale, non la gestion des inégalités ; la transformation des rapports sociaux, pas le respect de la norme.

    L’utopie sioniste n’est-elle pas plutôt un projet politique conçu et mis en œuvre avec réalisme ?

    Le projet sioniste d'un Etat a été réalisé avec une très forte dose de réalisme. De Herzl à Ben-Gourion, les leaders sionistes ont mis le pied à l'étrier, sinon dans la porte ; ils savaient que l'objectif était ambitieux et ils ont tiré parti des opportunités sans perdre le cap ultime ; ils ont été rationnels dans leur pari fou : ils ont calculé, évalué, avancé, 
reculé, persévéré. Leur action repose sur une grande part d'improvisation et sur une vision de l'objectif à atteindre. Je vois dans la création de l'Etat l'accomplissement d'une rationalité politique. Seulement, pour mobiliser les foules et les individus, on ne peut faire l'économie de la part du rêve et de l'imagination.

    La proclamation d’indépendance ne marque-t-elle pas la fin des utopies ?

    Plus que la proclamation de l'indépendance, c'est la guerre qui marque la fin des utopies : Israël est né dans la violence - une violence qu'il a subie, une violence qu'il a exercée. L'utopie sioniste a été décapitée par ces convulsions. Il était prévisible que la révolution sioniste engendre son Thermidor. Maintenir une expérimentation sociale quand vous avez une armée à consolider, des centaines de milliers de personnes à intégrer, loger et soigner, est une gageure. Mais l'utopie ne disparaît pas, car le désir de faire un autre monde et une autre humanité est congénital à l'espèce humaine. On a besoin d'hommes d'action, mais le recours à l'utopie offre du sens, du souffle et une exigence éthique sans lesquels les hommes sont des loups pour l'homme. La proclamation d'indépendance est l'aboutissement d'un combat politique d'un demi-siècle, la réalisation d'un rêve bimillénaire, mais aussi une mise à l'épreuve : que font les Juifs lorsqu'ils ne sont plus victimes, lorsqu'ils ont le pouvoir? L'utopie a été ce contrepoids universaliste dans une revendication foncièrement particulariste.

    Israël est-il encore porteur d’utopies ?

    J'en suis convaincu. Même si dans toute société, l'utopie est toujours l'affaire d'une minorité : lorsque l'économie dominante est celle du profit, il y en a qui inventent d'autres modèles de croissance et de développement ; lorsque l'état de guerre demeure, l'utopie est portée par ceux qui anticipent et préfigurent ce que seront des lendemains apaisés. Ce qui a changé, c'est qu'avant, l'utopie était, avec le kibboutz notamment, partie prenante des défis à relever ; aujourd'hui, elle est plus subversive, moins consensuelle et plus modeste dans ses aspirations. L'homme nouveau d'autrefois est devenu une espèce en voie de disparition. Il ne s'agit pas de concevoir de la nostalgie pour un modèle périmé, mais de repérer dans l'histoire du sionisme cette flamme vive qui entend éclairer le monde, plutôt que cultiver un « égoïsme sacré ».


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Leon - 12/05/2018 - 21:11

      Je ne comprends pas l intérêt de cette conférence quelques heures après celle donnée sur un thème similaire durant la fête des 70 ans d Israël offerte par le CCOJB