Israël

Chaos à l'UNESCO

Mercredi 1 novembre 2017 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°871 (1011)

L’UNESCO vient d’être le théâtre de drames à répétition avec le départ des Etats-Unis puis d’Israël, pour protester « contre les partis pris anti-israéliens » de l’organisation, et l’élection surprise à sa tête d’Audrey Azoulay face à un candidat qatari, notoirement antisémite. Israël reviendra-t-il sur sa décision ?

Audrey Azoulay après son élection à la tête de l’UNESCO

Des portes qui claquent, une arrivée surprise, d’improbables imbroglios et des passes d’armes en coulisses : l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO) semblait donner une mauvaise pièce de boulevard les 12 et 13 octobre derniers ; ce qui pourrait n’être qu’une simple farce si elle ne mettait en scène les acteurs les plus puissants de la planète sur un des sujets les plus conflictuels.

Premier acte : l’annonce surprise du départ des Etats-Unis, le 12 septembre, prend tout le monde de court. Même si Trump avait fait part à Macron d’une pareille éventualité, la menace n’était pas imminente. Tout au plus la question pouvait être débattue une fois passées les élections à la tête de l’UNESCO. Mais patatras : c’est à la veille de ces élections, sans attendre de voir si la candidate française allait se qualifier ou non pour le dernier tour, que Trump a claqué la porte. Un timing qui en dit long sur son mépris de l’organisation, et trahit sa précipitation. Pour preuve : alors que le départ américain, dû en partie à l’accumulation des arriérés (500 millions de dollars) est officiellement motivé « par la nécessité pour l’organisation de prendre des réformes fondamentales » et de protester « contre les partis pris anti-israéliens », Jérusalem n’en avait pas été averti. D’après Haaretz, les diplomates israéliens ont découvert l’information sur le site du magazine Foreign Policy avant que le Département d’Etat ne publie un communiqué.

Flou israélien

En toute logique, Israël a ensuite annoncé son propre départ de l’organisation, conjointement avec Washington, même si les choses sont moins claires. Selon le règlement de l’UNESCO, tout Etat-membre peut décider de partir, à condition de donner un préavis d’un an. Les Américains en avaient déjà fait l’expérience en quittant l’organisation de 1984 à 2003, tout en y conservant un siège d’observateur. Leur retrait annoncé en octobre sera ainsi effectif au 31 décembre 2018. Côté israélien, la démarche est plus floue, Netanyahou ayant chargé le ministère des Affaires étrangères de préparer un retrait sans calendrier précis ni futur statut annoncé. Sa ministre de la Culture Miri Reguev a en outre semé le doute. Dans son message de félicitations à Audrey Azoulay, elle a écrit espérer qu’en tant que « membre d’une famille juive, qui a durant des années soutenu l’Etat d’Israël », la nouvelle directrice générale serait sensible au sort de Jérusalem et « sauvera l’honneur de cette importante organisation internationale ».

Deuxième acte, en effet : l’entrée en scène de la Française, le 13 octobre, bouscule le scénario. Sa candidature in extremis avait d’abord provoqué la colère de l’UNESCO, en particulier des pays arabes auxquels revenait de droit la direction. Son élection sur le fil face au candidat qatari Hamad bin Abdulaziz al-Kawari, dont le Centre Simon Wiesenthal a exhumé des écrits antisémites, suscite soulagement et espoir. C’est le triomphe du progressisme sur le conservatisme, de l’humanisme sur l’obscurantisme. On en oublierait presque qu’après une candidature à la limite de l’illégalité -le pays hôte a l’interdiction de prendre la tête de l’UNESCO, malgré le précédent René Maheu (1961-74)-, sa victoire n’a été possible qu’en raison de la guerre froide opposant le Qatar aux pays arabes, qui ont reporté leurs voix sur elle.

Le troisième acte nous réservera-t-il un nouveau coup de théâtre ? L’élection d’Azoulay doit être encore validée par la conférence générale des Etats-membres le 10 novembre, mais il s’agit là d’une formalité. Quant à sa réforme promise pour dépolitiser l’UNESCO, elle ne devrait pas non plus provoquer de retournements dramatiques.

Entre anticolonialisme et antisémitisme

Après tout, la question de la politisation est inhérente à l’UNESCO qui, comme d’autres organisations internationales, ne représente que ce que ses Etats-membres veulent bien en faire. En 1984 déjà, les Etats-Unis lui reprochaient sa politisation et ses biais anti-israéliens pour justifier leur retrait. Ce à quoi le directeur général, Amadou
Mahtar M’Bow, répliquait : « Ceux qui, aujourd’hui, regrettent ce qu’ils appellent la “politisation” de l’UNESCO ne semblent la regretter que parce que d’autres points de vue que les leurs s’y expriment ». Et de désigner les ex-puissances coloniales (Grande-Bretagne, Belgique, France) qui, sous couvert d’humanisme, ne promouvaient depuis 1945 que la culture occidentale. Il omettait toutefois de dire que son arrivée, en 1974, coïncida avec une ligne anticolonialiste très ferme, dont Israël allait être la cible privilégiée.

La liste des résolutions anti-israéliennes adoptées depuis 1974 par l’UNESCO donne le vertige [voir encadré]. Elles se sont encore accélérées après l’admission de la Palestine en 2011. Encore faut-il distinguer deux types de résolutions. Une majorité d’entre elles porte sans surprise sur la condamnation de l’occupation israélienne, puisque l’UNESCO applique au domaine culturel, archéologique ou éducatif la ligne de l’ONU. Mais il existe d’autres textes, plus insidieux, dont Israël dénonce avec raison les relents antisémites. L’exemple le plus parlant est la résolution d’avril 2016, à l’initiative de pays arabes, qui nie tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Le scandale fut tel que plusieurs pays s’opposèrent à un texte similaire en octobre. « Et quoi ensuite ? Une décision de l’UNESCO niant le lien entre le beurre de cacahuète et la confiture ? Batman et Robin ? Le rock et le roll ? », pestait Netanyahou sur Twitter.

A taper sur Israël de façon si caricaturale, l’organisation est devenue à son tour une cible facile pour ses détracteurs. La polémique apparue cet été autour de Hébron en témoigne. Le texte rappelait la réalité de l’occupation, tout en mentionnant clairement l’importance du Caveau des Patriarches pour le judaïsme. Cela n’a pas empêché l’Ambassadrice américaine à l’ONU d’y voir un « affront à l’Histoire ». Pour mettre frein au scandale, le Conseil exécutif de l’UNESCO a estimé préférable d’ajourner l’examen de tout nouveau texte sur Israël, ce que ce dernier a célébré comme une immense victoire diplomatique… 72 heures avant de déserter l’organisation.

Partir pour mieux revenir ?

En annonçant brusquement son départ, Israël ne s’interdit pas pour autant de revenir sur sa décision dans les mois qui viennent. Ni de réintégrer l’UNESCO plus tard. A y bien regarder, le retrait avait été pour les Américains un formidable outil d’influence. Sans jamais vraiment pratiquer la politique de la chaise vide du fait de leur statut d’observateur, ils avaient fait pression sur la direction, de manière directe ou via le lobbying d’ONG, et obtenu au final la suppression de programmes controversés. Tout en étant délivrés des contraintes budgétaires, ils maintenaient les contributions volontaires extra-budgétaires, qui permettent à l’Etat donateur de choisir où il veut affecter les sommes. Enfin, ils avaient monnayé leur retour en 2003, obtenant une entrée directe au Conseil exécutif et des postes clés à la direction.

Vaut-il mieux changer l’organisation de l’extérieur ou de l’intérieur ? C’est toute la question. Certes, il y a peu à attendre pour l’instant de la victoire d’Audrey Azoulay sur un champ de ruines, et le retrait peut être une tactique intéressante, mais à la condition d’être une grande puissance qui en a le temps et les moyens. La sortie théâtrale d’Israël copiant le Président américain dans ses coups de colère ou ce qui s’apparente de plus en plus à une doctrine de retrait systématique (l’UNESCO ou l’accord iranien) paraît aussi intenable que périlleuse.
Netanyahou a beau dénoncer en l’UNESCO un « théâtre de l’absurde », pas sûr qu’Israël rompe son isolement international en rejoignant une Trump Tower aux allures de forteresse assiégée.

Les condamnations d’Israël à l’UNESCO : l’histoire sans fin ?

Si une grande partie des résolutions adoptées par l’UNESCO est consacrée au conflit israélo-palestinien, depuis les années 1970, et singulièrement depuis l’admission de la Palestine comme Etat-membre, chaque texte menace de déboucher sur une crise diplomatique. En voici les principaux :

1974 : Suite à la reconnaissance par l’UNESCO de l’OLP et sa condamnation d’Israël, le Congrès américain, en accord avec le président Gérald Ford, suspend sa contribution à l’organisation.
1984 : Le Président Reagan décide du retrait américain pour protester contre le système budgétaire et la position de l’organisation à l’égard du conflit israélo-palestinien. Les Américains reviendront en 2003.
2011 : En réaction à l’adhésion de la Palestine, Israël gèle temporairement 100 millions de dollars. L’administration Obama suspend son financement annuel.
2014 : L’UNESCO annule une exposition israélienne sur « la présence juive en Terre d’Israël » [Palestine mandataire] à son siège parisien.
2016 : Une résolution nie tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Quelques mois plus tard, une version plus édulcorée associe le mont du Temple à son nom hébraïque, sans pour autant parler des Juifs. L’ambassadeur israélien Carmel Shama-Hacohen jette symboliquement le texte dans la « poubelle de l’Histoire ».
2017 : Scandale quand une résolution de l’UNESCO adoptée dans le courant du mois de mai critique la conduite d’Israël, « puissance occupante » à Gaza et Jérusalem. Et en juillet, Hébron et le Tombeau des Patriarches sont inscrits par l’UNESCO comme un patrimoine palestinien en danger.

 
 

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