Analyse

Biens juifs en déshérence : une histoire peu glorieuse

Mardi 2 novembre 2010 par Catherine Dupeyron

Depuis 2006, une association israélienne recherche dans le monde entier les ayant-droits des victimes de la Shoah qui avaient acquis des biens en Palestine mandataire pendant les années 1920-30 et qui ont disparu dans la tourmente nazie. A l’instar de leurs homologues européens, les institutions financières et bancaires israéliennes ont refusé de restituer ces biens pendant près de soixante ans.

 
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Sa voix est claire, presque légère. Shlomo Gonen, 71 ans, toujours fringant, raconte son histoire dans un anglais parfait. Mais à l’issue de son récit très construit, sa gorge se serre. Raya, 75 ans, elle, préfère parler en hébreu et s’embrouille un peu dans les détails juridiques complexes d’une affaire juridico-financière aussi compliquée que bouleversante. Quant à Myriam, 66 ans, elle choisit de lire un texte rédigé en anglais. Ainsi, quelle que soit l’émotion qui l’envahira immanquablement quand elle évoquera cette affaire, elle n’omettra aucun point important du dossier.

Trois personnes, trois récits. Chacun le raconte à sa manière selon sa sensibilité. Mais ces trois Juifs israéliens, spécialement réunis devant un petit groupe de journalistes à l’été 2010, racontent une histoire commune, celle d’une spoliation collective par des banques et des institutions israéliennes pendant plus de soixante ans. Car voilà, depuis la création d’Israël en 1948, des milliers de comptes bancaires, d’actions et obligations, de terrains, d’appartements ou bien encore d’œuvres d’art appartenant à des Juifs européens sont restés en déshérence dans l’Etat hébreu. Dans les années 1920-30, des Juifs, qui de Pologne, de Russie, d’Allemagne, de Roumanie ou d’ailleurs, avaient investi dans le « foyer national juif ». Nombre d’entre eux l’ont fait à distance sans même faire le déplacement en Palestine. Et puis la Shoah les a emportés…

Dix années de bataille

En 1933, Natan Ber, l’oncle de Shlomo Gonen, dépose 790 livres sterling à l’Anglo-Palestine Bank - l’ancêtre de la Bank Leumi. Il disparaîtra dans la Shoah avec six de ses frères. Un septième frère, le père de Shlomo, émigré en Palestine en 1935, est le seul survivant de la famille. En 1973, la Bank Leumi consent, après dix années de bataille, à lui restituer 790 livres israéliennes, soit une ?valeur de moins de deux centimes d’euros aujourd’hui. « Mon père a eu le sentiment que l’on dénigrait la mémoire de sa famille. Il nous a dit qu’il ne céderait jamais, qu’ils avaient fait de l’argent sur le compte du meurtre de notre famille ». Grâce à l’intervention de Hashava, la « Société pour la localisation et la restitution des biens des victimes de la Shoah », Shlomo a finalement obtenu 300.000 shekels.

Hashava est née de la volonté d’une femme : Colette Avital. L’ancienne députée travailliste a joué un rôle déterminant (lire notre encadré) pour faire la lumière sur ce chapitre peu glorieux de l’Etat d’Israël et surtout pour rétablir les droits de tous ces héritiers lésés. « En tant qu’Etat juif, Israël a une obligation d’agir pour les rescapés de la Shoah », précise-t-elle lors de cette réunion destinée à faire connaître l’existence et la vocation de Hashava auprès des Juifs de diaspora.

Trois étapes majeures doivent être distinguées : le travail de la commission parlementaire créée en 2000 qui a fait un état des lieux précis des biens en déshérence dans un rapport publié en 2005, la rédaction et le vote d’une loi en 2005, et enfin sa mise en œuvre par Hashava, créée en août 2006.

A ce jour, la liste des biens en déshérence répertoriés par Hashava est purement et simplement hallucinante : 60.481 biens ont appartenu à des Juifs morts pendant la Shoah soit 500 terrains, 5.617 comptes bancaires, 54.329 comptes titres en actions ou obligations dont 147.997 actions pour la seule Jewish Colonial Trust, créée en 1899 pour financer le mouvement sioniste. « Dans les années 30, ces gens-là ont fait 80% de la richesse de la Palestine », remarque Colette Avital. Nombre de Juifs déposent alors 1.000 livres sterling, une somme considérable pour l’époque, correspondant au tarif fixé par les Anglais pour un visa d’immigration. Le recensement de Hashava est également fait par pays : il existe notamment 305 dossiers pour la Belgique, 324 pour la France, 8.735 pour la Pologne... Hashava espère retrouver 15 à 20% des ayant-droits. Les biens non réclamés seront au final donnés à des institutions dédiées aux rescapés de la Shoah ou à la mémoire de la Shoah.

Politique délibérée d’amnésie

Il ne s’agit donc pas de quelques rares cas oubliés par le système, mais d’une politique d’amnésie volontaire au sein des élites. Pendant des décennies, comme en Suisse, en France ou ailleurs, les banques notamment, mais aussi le Fonds national juif (KKL) et Israël Land Company (ILDC), deux institutions créées par le Congrès sioniste afin d’acquérir des fonds en Palestine, ont choisi le silence. « Les banques se comportent partout de la même manière », remarquait en l’an 2000 Arié Edelist, président de la commission d’enquête parlementaire qui venait d’être créée.

Le point majeur d’achoppement avec les banques concerne la réévaluation des biens. Le montant minimum des versements était de 1.000 livres sterling, un montant qu’il faut multiplier par 500 pour obtenir la valeur actuelle réévaluée. A ce jour, 10.000 demandes de restitutions ont été présentées, 300 ont été honorées ce qui correspond à un montant global de 34 millions de shekels. La Bank Leumi, notamment, aura tout tenté pour ne pas restituer les sommes placées dans ses coffres. Longtemps, elle s’est abritée, comme les banques européennes, derrière le secret bancaire. Plus récemment, elle a offert un misérable dédommagement de 20 millions de shekels (4 millions d’euros) espérant ainsi clore le dossier. Aujourd’hui, elle reste le dernier obstacle.

« Les autres banques ont été plus correctes », souligne Colette Avital. Après s’être engagée à payer, la Bank Leumi a fait marche arrière. « Dès lors, nous pouvions soit démarrer un procès qui durerait des années alors que les ayant-droits sont chaque jour moins nombreux, soit tenter un arbitrage », explique-t-elle. Une tentative d’arbitrage est en cours de négociations entre les avocats de la banque et ceux de Hashava.

Colette Avital : « Mon objectif est que justice soit faite »

En 1999, la députée travailliste Colette Avital découvre la question des biens juifs en déshérence en Israël dans un article de Maariv. Durant plusieurs années, elle va se battre contre les intérêts financiers d’une part, la mauvaise conscience de l’autre. Aujourd’hui, membre du Conseil d’administration de Hashava, elle reste très vigilante pour faire avancer ce dossier.

Quelles ont été les réactions au départ ? Au début, presque toutes les institutions -ministères, banques et d’autres- ont nié avoir aucun dossier. Personne n’avait rien vu, rien entendu. Tout le monde a commencé à me tirer dans les pieds. Et puis, les gens scandalisés par cette affaire refusaient de croire que nous avions agi comme en Suisse ou ailleurs. Moi-même, j’avais travaillé sur le dossier des banques suisses lorsque j’étais consul à New York, mais je ne savais pas que je gérerais le même dossier en Israël. Enfin, lors de la rédaction de la loi en 2005, Benjamin Netanyahou, qui était ministre des Finances, m’a dit : « Où veux-tu que je trouve l’argent ? On a fait assez pour les rescapés de la Shoah dans ce pays, ça suffit ».

Avez-vous aussi trouvé des soutiens ? Oui, celui des parlementaires et de toutes tendances politiques confondues. Quand j’ai créé la commission d’enquête, tous les partis ont tenu à y envoyer quelqu’un. Et quand j’ai présenté la loi, le texte a été voté à l’unanimité par les députés - y compris ceux des partis arabes. Certains politiques m’ont apporté un soutien appuyé : Avraham Burg et Réouven Rivlin, successivement président du Parlement, Tommy Lapid, lui-même rescapé de la Shoah qui était ministre de la Justice et a fait rédiger un premier texte de loi, et enfin Ehoud Olmert, qui m’a aidée pour cette loi et en a fait passer une autre améliorant le sort financier des rescapés de la Shoah les plus démunis.

Dix ans plus tard, quel est votre bilan ? C’est insuffisant. Les choses commencent à bouger, mais pas au rythme que je souhaiterais. Mon objectif est que Justice soit faite. Je suis exaspérée lorsque je constate que quelqu’un qui s’est adressé à moi il y a dix ans n’a pas encore eu gain de cause. Il est vrai que certaines personnes manquent de preuves. Nous les aidons à en trouver, mais nous devons être très rigoureux afin de ne pas attribuer un bien à tort.


 
 

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