Israël/Analyse

Benjamin Netanyahou. Le Roi est nu.

Mardi 2 juillet 2019 par Frédérique Schillo, [email protected]
Publié dans Regards n°1047

En précipitant le pays dans de nouvelles élections, Benjamin Netanyahou fait un pari risqué. Affaibli, critiqué sur son alliance avec les religieux et même contesté en interne, le « Roi Bibi » pourrait perdre sa couronne.

La complicité a cédé la place à l’inimitié entre le Premier ministre Benjamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Avigdor Liberman

Un seul et unique député. C’est ce qui a manqué à Benjamin Netanyahou pour former une majorité à l’issue des élections générales en avril dernier. Un seul et unique député et c’était enfin l’assurance pour le Premier ministre de mettre en place son grand dessein : le vote d’une loi d’immunité afin d’échapper aux poursuites judiciaires dans trois affaires de corruption, ainsi qu’une loi visant à affaiblir la Cour suprême. Le bien nommé « Roi Bibi » aurait alors régné sur une coalition forte de 65 membres, portée par un parti Likoud tout puissant, en tenant à distance aussi bien ses opposants politiques que les juges. Mais patatras, le refus de son allié Avigdor Liberman de rejoindre les ultra-orthodoxes dans la coalition l’a fait échouer à la porte d’un cinquième mandat [voir encadré].

Un seul et unique député, cela devait être à portée de main. Netanyahou a tenté de débaucher chez Bleu-Blanc, le parti de son rival Benny Gantz, a promis monts et merveilles aux députés d’origine éthiopienne, et a même finalisé un accord avec les Travaillistes, auxquels il voulait remettre le ministère des Finances pourtant réservé à Moshé Kahlon. A chaque fois, il a fait chou blanc.

Las, il a préféré dissoudre la Knesset et -fait unique dans l’histoire d’Israël- provoquer de nouvelles élections que de permettre à Gantz de former un gouvernement. Ultime précaution : une résolution du Likoud lui assure d’être le leader du parti au scrutin du 17 septembre prochain. Des manœuvres habiles, de celles qui fondaient jadis sa réputation de « magicien » de la politique. Mais Netanyahou a perdu la vista. Son échec est criant, la crise politique sans précédent. Ce qui lui est arrivé est « pire qu’une défaite », disent ses proches, « c’est une fausse victoire ». Effarés, les Israéliens découvrent que le Premier ministre était prêt à tout pour l’emporter, y compris à accepter la séparation hommes/femmes dans l’espace public réclamée par les ultra-orthodoxes.

Le débat laïques-religieux, bombe à fragmentation

« Nous ne prendrons pas part à un gouvernement halakhique », avait justifié Liberman. Son refus, qu’il soit sincère ou relève de la posture (il soutient par ailleurs mordicus le maire de Jérusalem contre les laïcs), a le mérite de soulever un vrai problème. Par-delà le projet de loi sur la conscription des haredim, au demeurant très symbolique, à l’origine de l’échec des négociations, c’est toute la question du poids des religieux en Israël qui se trouve posée. Pas une semaine ne passe sans un nouveau scandale : près de Tel-Aviv, une adolescente invitée sur scène le soir de la fête nationale s’est vue interdire de chanter ; à Jérusalem, un couple de mineurs s’est marié illégalement, la jeune femme revêtue de la frumka, l’équivalent juif de la burqa ; pressenti à la Justice, Bezalel Smotrich (Union des partis de droite) a déclaré vouloir gouverner « comme au temps du Roi David », avant d’être nommé aux Transports par Netanyahou.

Véritable bombe politique, le débat laïques-religieux menace désormais d’atomiser la droite. Les sionistes religieux sont en pleine crise existentielle avec, d’un côté, le messianique Smotrich et les fous du Temple, tout enivrés de pouvoir, et de l’autre, leur ancien leader, Naftali Bennett, qui dénonce leur vision sectaire, misogyne et homophobe. Les partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah sont impactés par la crise et craignent de le payer dans les urnes.

En attendant, la bombe lâchée par Liberman lui assure un regain de popularité. Il fait même des émules comme le maire de Tibériade, Ron Cobi, très populaire en Israël depuis qu’il a autorisé commerces et transports à fonctionner le shabbat pour faire revivre sa ville. L’ambitieux Cobi qu’on annonçait au Likoud vient de lancer son parti, « La Droite laïque », en lorgnant sur les voix des russophones. Il pourrait draguer l’électorat de Liberman, mais sera confronté au même dilemme s’il veut, lui aussi, intégrer une coalition dominée par les religieux.

Au final, le débat laïques-religieux questionne les fondements mêmes de la stratégie de Netanyahou. C’est bien lui qui s’est appuyé sur les religieux depuis sa toute première campagne pour les primaires du Likoud en 1993. C’est lui qui, longtemps avant la loi « Etat nation du peuple juif », a ethnicisé l’identité israélienne avec son slogan « Netanyahou est bon pour les Juifs » lors des élections de 1996 face à Shimon Peres. Amer, ce dernier devait lâcher après sa défaite que « les Juifs avaient battu les Israéliens ». Et c’est encore Netanyahou qui n’a cessé depuis de courtiser les ultra-orthodoxes au point que, selon Liberman, « jamais aucun leader ne leur a autant accordé depuis la chute du Second Temple » !

Ceux qui osent critiquer ses choix sont frappés du double sceau de l’infamie : ce sont des gauchistes, or « les gens de gauche », déclarait-il en 1997, « ont oublié ce qu’était être juif ». Liberman, pourtant résident d’une colonie, n’a pas échappé à ses foudres : il « fait désormais partie de la gauche », a jugé Netanyahou. Au risque de s’aliéner une partie de ses électeurs.

La couronne vacille

Si Netanyahou veut l’emporter aux élections du 17 septembre, il devra réussir le triple exploit d’avoir un Likoud d’au moins 40 députés, ce qui n’est pas une mince une affaire (même si les Israéliens, et notamment les jeunes, votent à droite), mais aussi, puisqu’il lui faut pallier l’absence de Liberman, des alliés ultra-orthodoxes et sionistes-religieux toujours aussi hauts, avec respectivement 16 et 5 sièges. Autant dire que le pari est loin d’être gagné. Si l’on ajoute que le Premier ministre sera entendu sur ses affaires de corruption début octobre, en pleine formation de la coalition, cela devient quasi mission impossible.

Car chacun le pressent : incapable de former son gouvernement au printemps, Netanyahou devrait buter sur les mêmes écueils en septembre. Miné par les affaires, prêt à tout pour rester au pouvoir, et de fait cédant aux demandes les plus scandaleuses de ses alliés, le « Roi Bibi » est un colosse aux pieds d’argile. Il en devient gênant pour son propre parti.

Or sa chute pourrait dégager l’horizon politique en Israël. En effet, si le Likoud et Bleu-Blanc (arrivés ex-aequo avec 35 sièges en avril) unissaient leurs forces, ils compteraient une large majorité sans avoir besoin des ultra-orthodoxes. « Un gouvernement d’union nationale serait une bonne chose », a réagi Yaïr Lapid à une proposition dans ce sens de Liberman. Qui sait, les partis de gauche pourraient-ils même les rejoindre ? Dans tous les cas, une seule condition : Netanyahou doit partir.

Au Likoud, les esprits s’échauffent. Bibi fait l’élection de trop. Certains dénoncent ses pratiques autoritaires de monarque absolu. Ce sont souvent les mêmes (Benny Begin, Dan Meridor) qui l’accusent ouvertement de menacer l’Etat de droit pour sauver sa peau. Ils représentent le Likoud d’avant, quand il était encore nationaliste et laïque avant de virer ultranationaliste et religieux.

Mais si les rancœurs s’accumulent en coulisses, beaucoup n’ayant pas supporté le suicide collectif des députés de la Knesset, cela reste à fleuret moucheté. Les frondeurs n’osent pas se déclarer. Ils ont bien trop peur d’être vus comme des traîtres. Même Gideon Saar, le grand rival en interne, n’est pas prêt à renverser lui-même Netanyahou. Celui-ci est toujours le Premier ministre et il va même dépasser en juillet le record de David Ben Gourion au pouvoir. A coup sûr, il va à nouveau mener une campagne violente contre ses adversaires, tournée autour du vote utile sur le parti et sa personne, jouer des menaces contre Israël comme de ses amitiés avec les Puissants, à commencer par Donald Trump.

Jusqu’au 17 septembre, et au-delà si les électeurs n’en décident pas autrement, même affaibli, même contesté, sa couronne vacillant et ses rivaux aux aguets, Netanyahou reste le Roi.

Liberman, le faiseur de Roi

Il faut toujours se méfier des « amis de trente ans ». Ce sont eux qui finissent par planter des couteaux dans le dos. Jacques Chirac avait Edouard Balladur, Netanyahou a Liberman.

Les deux se sont rencontrés au Likoud pendant les élections de 1988. Netanyahou, la quarantaine flamboyante, était déjà un ambitieux ; Liberman était un jeune émigrant arrivé dix ans plus tôt de Moldavie. Souvent moqué pour son accent rugueux et son passé de videur de boîte de nuit quand il était étudiant, il s’est révélé un excellent stratège, utile conseiller sur l’électorat de droite, et ne rechignant pas aux coups tordus. Il accompagnera Netanyahou vers le pouvoir en devenant en 1996 son directeur de cabinet. Mais un an plus tard, il démissionnera avec fracas pour former « Israël notre maison » en 1999 avec les voix des Russes. Devenu chef de la diplomatie de Netanyahou, puis son ministre de la Défense, il claquera à nouveau la porte en 2018 pour protester contre la politique à Gaza.

Son dernier coup pour empêcher un gouvernement « halakhique » de Netanyahou est vu comme une ultime revanche contre son mentor. Sur le fond, il lui permet de conforter son électorat et même de séduire des laïques oublieux de son engagement pro-colons (il habite Nokdim), faucon (il a voté contre le désengagement de Gaza) et conservateur (il est favorable à la peine de mort). Sur la forme, il rappelle qu’il est une pièce maîtresse de l’échiquier politique et peut demeurer un faiseur de Roi.

 
 

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