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Benjamin Haddad : "Netanyahou a fait le pari des hommes forts"

Mardi 17 septembre 2019 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1049

Chercheur en relations internationales et directeur Europe du think-tank Atlantic Council, Benjamin Haddad signe Le Paradis perdu (Grasset), un essai brillant racontant l’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes sur fond de montée des populismes.

Dirigée par Donald Trump, l’Amérique ressemble à un canard sans tête. Or, vous voyez dans la politique étrangère de ce dernier plus de logique qu’il n’y paraît…

A force de se focaliser sur la personnalité, certes sans précédent, de Donald Trump -ses tweets, les scandales et provocations-, on rate les facteurs plus structurels et les lignes de continuité, y compris avec son prédécesseur Barack Obama. Trump est un révélateur, un accélérateur de tendances déjà présentes : avec son style brutal, il force alliés comme adversaires à s’adapter à la nouvelle posture américaine. Celle-ci s’articule notamment autour du refus des interventions militaires au Moyen-Orient (y compris en Syrie avec les conséquences que l’on connait pour l’Europe), d’un fort scepticisme sur le rôle international des Etats-Unis (notamment la notion « d’exceptionnalisme »), d’un repli sur l’intérêt national strict, du pivot vers l’Asie avec la rivalité avec la Chine, et de la critique des alliés européens et notamment leur comportement de « passagers clandestins » de la puissance américaine.

Il est largement question du dirigeant hongrois Viktor Orban dans votre livre. Et de sa cible préférée : le mécène George Soros...

George Soros, le milliardaire américain juif d’origine hongroise, philanthrope des causes progressistes et chantre des « sociétés 
ouvertes », est devenu la bête noire des populistes et nationalistes occidentaux. En théorie, il est légitime de critiquer les causes soutenues par Soros, mais l’obsession autour de sa personne prend clairement une dimension conspirationniste et antisémite lorsque celui-ci est dépeint comme un marionnettiste tapi dans l’ombre, manipulant les mouvements migratoires et les manifestations anti-Trump… En Hongrie, la dénonciation de Soros par les autorités 
est devenue un leitmotiv obsessionnel, partie intégrante de la rhétorique d’Orban. En 2018, Budapest a ainsi entrepris de fermer l’Université d’Europe Centrale, suscitant un véritable tollé. Cette université fondée et financée par Soros depuis la chute du régime communiste avait contribué à former des générations d’élites du pays. Le jeune militant libéral Viktor Orban avait d’ailleurs reçu une bourse de Soros en 1989, avant d’en faire un bouc émissaire commode de son combat contre le multiculturalisme et pour la « démocratie illibérale » !

 « Xi Jinping, Bolsonaro, Trump, Modi : Netanyahou a fait le pari des nationalistes plutôt que de l’Union Européenne », écrivez-vous. Mais pourquoi donc ? 

Aidés par la crise financière et les crises migratoires, les populistes ramènent sur le devant de la scène des thèmes que les libéraux avaient abandonnés : l’identité, la frontière, la sécurité. Ici se trouve peut-être une part du différend entre Européens et Israël, un Etat qui doit défendre ses frontières, qui investit dans son armée pour assurer sa sécurité, aux antipodes du modèle multilatéral et supranational que promeut l’UE. Netanyahou, à l’inverse, a fait le pari des hommes forts, estimant que leur émergence était un phénomène durable, pas un accident passager. Il a ainsi reçu Orban et Salvini, est allé voir Modi en Inde et s’entretient régulièrement avec Poutine, en particulier depuis l’intervention russe en Syrie. Certes, le réalisme impose de faire avec des alliés parfois dérangeants, mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur les conséquences pour Israël, son modèle et son identité d’être durablement associés à des dirigeants autoritaires, souvent extrémistes et xénophobes.

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En bref

Tête bien faite au CV déjà bien rempli (Sciences Po, HEC), Benjamin Haddad compte parmi les plus fins analystes géopolitiques du moment. Basé depuis quelques années à Washington D.C., il y observe les évolutions et les constantes de l’engagement américain à l’étranger, en dessine les contours et raconte de l’intérieur la réalité d’une Amérique oscillant d’Obama à Trump, sans logique apparente. Les observations extraites de ses divers travaux lui ont permis de construire un livre récompensé par le prix de l'Essai de L'Express 2019. Dans son Paradis perdu, Haddad expose les raisons de l’élection de Donald Trump, les dessous pas si imprévisibles de sa politique, mais également la perte d’influence d’une Europe divisée, morcelée, inapte à parler d’une seule voix sur la scène internationale. Les conséquences de ce lien qui se rompt entre ancien et nouveau mondes sont nombreuses, y compris pour Israël. L’Europe étant devenue quantité négligeable, Haddad chronique le retournement d’une Amérique qui regarde désormais avec insistance du côté de l’Asie et de forces émergentes (Inde, Turquie, Brésil, Arabie Saoudite) aux desseins belliqueux.


 
 

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