Israël/Société

Les Bédouins, oubliés d'Israël

Mardi 4 avril 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°859

Nous sommes à dix minutes à peine de Jérusalem, et l’on se croirait en plein désert. Sous le contrôle permanent des autorités israéliennes, sans électricité et un accès limité à l’eau, les 600 Bédouins d’Abu Nuwar tentent de survivre, en conservant un peu de leur dignité.

Notre minibus a quitté la route principale vers Qedar en laissant Al Azariya sur la droite pour emprunter le chemin presque impraticable qui mène à Abu Nuwar. En nous approchant du chef du village, Abu Imad, nous savons que ce n’est pas nous qu’il attend. C’est le Premier ministre belge, Charles Michel, qu’il devait avoir l’honneur de rencontrer en ce début février 2017 pour lui expliquer sa situation et le remercier du soutien européen. Mais les autorités israéliennes en ont décidé autrement. Un changement de programme survenu le matin même, qui ignore tout de la fête préparée pour l’occasion, et nous a motivés à nous rendre sur place.

Le village d’Abu Nuwar constitue l’une des 18 communautés bédouines de la zone E1 (en zone C sous contrôle israélien) reliant Jérusalem-Est à la colonie de Maale Adoumim, et est emblématique de la situation de nombreux Bédouins d’Israël. Coincé entre Maale Adoumim, les avant-postes récemment légalisés par la Knesset de Qedar 1 et 2, et une base militaire israélienne, cette vaste plaine désertique, recouverte de terre et de pierres, abrite depuis 1963 une centaine de familles.

Une poignée d’enfants accourent à notre venue. L’un d’eux tire au bout d’une ficelle une caisse de fruits vide, aux inscriptions en hébreu. Un autre nous montre fièrement son camion. A quelques kilomètres au loin, la modernité des habitations de Maale Adoumim tranche cruellement avec les abris de tôle du campement et les quelques moutons au milieu desquels  un homme, assis sur une pierre, se lave à l’aide d’une cruche d’eau…

Un village sous surveillance

A l’origine nomade, la population d’Abu Nuwar habitait dans le Néguev (Beer Sheva) avant la création d’Israël et a ensuite été déplacée pendant plusieurs années avant d’être installée sur ces terres. Des terres trop étriquées pour correspondre à la vie nomade et offrir une place suffisante aux élevages, des terres qui rapetissent à mesure que les implantations s’étendent. « Sans l’accès aux terres et sans la production laitière de nos animaux, nous ne pouvons plus vivre de manière autonome », explique Abu Imad, qui a vu ses élevages chuter de 18.000 à 1.800 bêtes (chèvres et moutons) après l’ouverture du Bypass Road il y a dix ans reliant les colonies entre elles. Une baisse de revenus conséquente pour la communauté, avec des effets directs sur son quotidien. « Certains d’entre nous travaillent désormais dans les colonies, à Maale Adoumim, ou sur le marché palestinien, mais le permis de travail est accordé très difficilement. Le village compte aujourd’hui plus de 80% de chômage ».

« La situation d’Abu Nuwar est représentative d’une problématique beaucoup plus large vécue par tous les Bédouins proches des colonies », affirme une ONG qui exige l’anonymat par peur des représailles. « En tant qu’humanitaires, nous travaillons dans un contexte très compliqué. Ce genre de villages est monitoré 24h sur 24. Il est difficile pour notre personnel d’apporter son assistance, parce que le matériel est parfois intercepté avant même d’arriver ! »

Si elles ne sont pas directement visibles depuis le village, les caméras présentes à des endroits stratégiques permettent en effet à l'ICA (Israeli Civil Administration), qui gère les affaires civiles en territoire palestinien, de réagir très rapidement, parfois à peine quelques heures plus tard. « Régulièrement, et après chaque visite à Abu Nuwar, l'ICA vient voir ce qui a changé », poursuit l’ONG. « Toute modification, construction ou rénovation, y compris celles qui permettraient aux Bédouins d’améliorer leur confort, nécessite une autorisation, faute de quoi, elle est immédiatement détruite ».

L’école d’Abu Nuwar, pourtant financée par la France, a elle-même été démolie cinq fois par l’armée, « en partie ou dans sa totalité, quand le matériel scolaire n’a pas été confisqué », déplore Abu Imad, en nous invitant à visiter trois classes aux conditions précaires et exceptionnellement reliées à l’électricité, contrairement au reste du village. La dernière destruction de l’école, dont le tas de pierres laisse supposer la violence, remonte au mois de septembre 2016. Avant cela, en février, l’école avait été reconstruite et détruite le même jour. Quant aux tentes installées par le ministère palestinien de l’Education pour répondre aux démolitions, elles ont subi le même sort…

Cinq kilomètres à pieds

La population des villages bédouins reste extrêmement jeune, avec un taux de naissances annuel moyen de 7%, soit un des plus élevés au monde. « Notre école accueille aujourd’hui 48 enfants, de 6 à 9 ans », précise Abu Imad. « Les plus grands, au nombre de 80, doivent se rendre à l’école d’Al Azariya, et faire chaque jour 5km à pieds, avec tous les obstacles que cela comporte. Les colons et les soldats ne leur facilitent pas le trajet, sans compter le risque de croiser des frelons ou des chiens errants, parfois dangereux », fait-il remarquer. « L’accès aux hôpitaux est tout aussi difficile, et pire en hiver ».

Récemment, le barbier du village a proposé de mettre son salon à disposition pour permettre à plus d’élèves de poursuivre les cours. Les classes y sont données le jour, il y reprend son activité en soirée. Le chef du village Abu Imad nous affirme avec fierté que trois étudiants sont diplômés de l’université et que cinq sont à l’Université d’Al Quds à Jérusalem-Est. Cela ne l’empêche pas de rester conscient d’une vie particulièrement rude pour la population bédouine, que le gouvernement promet régulièrement de mieux intégrer. Surtout que le nombre de volontaires bédouins intégrant les rangs de l’armée israélienne est en constante augmentation. Il y a un an, en mars 2016, une marche était organisée par les dirigeants de localités bédouines du Néguev pour défendre la reconnaissance de leurs droits.

A Abu Nuwar, on évoque les nombreux projets qui pourraient être utiles pour le développement économique du village « afin de redonner de la dignité à nos habitants », insiste Abu Imad. A titre d’exemple, la communauté voit presque passer sous ses pieds l’alimentation en eau potable des colonies voisines, mais ne peut en profiter, réduite à dépendre des tankers qui lui sont livrés, au coût jusqu’à dix fois supérieur. Quand ceux-ci ne sont pas eux aussi confisqués.

A la nouvelle proposition du gouvernement israélien de la faire déménager selon un plan de relocalisation, la communauté d’Abu Nuwar a répondu par la négative, refusant de négocier et bien résolue à rester sur ses terres. Le chef de village est catégorique : « Nous ne voulons pas une autre Naqba en 2017… ».

Oumm Al-Hiran, village illégal…

Le 18 janvier 2017, des affrontements violents éclataient dans le village bédouin non reconnu d’Oumm Al-Hiran (Néguev) suite à l’éviction de ses habitants par la police et la destruction d’une dizaine d’habitations. Le tout en présence de plusieurs députés israéliens de la Liste arabe unie venus soutenir les habitants, qui étaient en négociation avec les autorités depuis des semaines pour trouver un compromis.

Une voiture a foncé sur des policiers, tuant l’un deux, Erez Levi, 34 ans. Le conducteur, un enseignant local, Yaqoub Mousa Abu
Al-Qian, 47 ans, est mort aussi, avant de laisser place à la polémique. Embardée d’une voiture-bélier ou tir assassin d’un policier ? La police et le gouvernement israélien ont rapidement qualifié l’incident d’attaque terroriste, et l’auteur lié au groupe islamiste. Pourquoi les négociations qui ont abouti avec Amona en vue d’une évacuation pacifique ont-elles été interrompues à Oumm Al-Hiran, même si l’on connait le poids des colons dans la coalition de droite actuellement au gouvernement.

Dans un communiqué, le Premier ministre Benjamin Netanyahou n’a exprimé aucun doute sur l’« attaque à la voiture-bélier » commise par le villageois et a appelé les députés arabes à « être responsables, à cesser d’attiser les émotions et d’inciter à la violence. Le public bédouin fait partie de nous. Nous voulons l’intégrer dans la société israélienne et pas le radicaliser et le repousser loin du centre de notre expérience de vie », a-t-il souligné.

Fin décembre, lorsque la décision a été prise d’évacuer l’avant-poste illégal d’Amona en Cisjordanie, Netanyahou a précisé qu’il augmenterait le taux de démolition des maisons arabes construites illégalement en Israël pour montrer que les Juifs et les Arabes sont traités « sur un pied d’égalité » au regard de la loi.

Pour faire place à deux nouvelles villes juives, Kesif et Hiran, Oumm Al-Hiran, qui n’est pas reconnue par les autorités, devait être détruite. Le gouvernement a annoncé que les habitants seraient déplacés dans le village bédouin voisin, à Hura, où 300 familles vivent déjà, avec une compensation. La Cour suprême d’Israël a approuvé le déplacement. Elle avait jugé en 2015 que le village avait été construit sur un terrain appartenant à l’Etat et que ses résidents bédouins n’avaient aucun droit juridique sur lui. Ils sont aujourd’hui 240.000 Bédouins (chiffre approximatif) à vivre dans le Néguev, dont deux tiers environ dans neuf villes, et les autres (« la diaspora bédouine ») dans 360 campements non autorisés.

 
 

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