Coexistence

"Aravrit" : La typographie qui fusionne l'hébreu et l'arabe

Mardi 3 avril 2018 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°880 (1020)

La graphiste israélienne Liron Lavi Turkenich a créé un système d’écriture qui mélange les deux alphabets, permettant aux locuteurs de l’hébreu et de l’arabe de lire les mêmes mots.

"Maïm" en hébreu, "ma'an" en arabe, l'eau

Originaire de Haïfa, une ville mixte où cohabitent Juifs et Arabes, Liron Lavi Turkenich, 32 ans, a trouvé un moyen original de promouvoir la paix. La jeune graphiste qui a décroché une licence de Shenkar , la célèbre école de design de Ramat Gan, avant de poursuivre un Master de typographie à l’Université anglaise de Reading, s’est fait repérer voilà cinq ans à l’issue de son premier cycle. Et ce, en raison de l’originalité de son travail de fin d’études baptisé « Aravrit » (ou s’il on veut « Arabreu ») : un système d’écriture qui fusionne les alphabets hébreu et arabe, permettant donc aux locuteurs des deux langues de lire les mêmes mots.

L’idée de ce projet lui a été inspirée par l’environnement urbain de sa ville natale. Bien que de nombreux panneaux routiers de Haïfa, soient  écrits en arabe, ainsi qu’en hébreu, Liron Lavi Turkenich a réalisé qu’elle avait toujours ignoré ces lettres, dans l’incapacité comme la majorité des Israéliens juifs, de les déchiffrer. C’est alors qu’elle a imaginé un sésame graphique : une manière de combiner les lettres des alphabets hébreu et arabe de façon à ce qu’elles puissent coexister ou « vivre ensemble ».

Pour ce faire, l’étudiante a commencé par revisiter le travail de l’ophtalmologue français Louis Emile Javal, lequel à la fin du 19e siècle a remarqué que la plupart des personnes parvenaient à lire des mots sans difficulté, en n’utilisant que la moitié supérieure des lettres de l’alphabet latin. Avec quelques expérimentations, Turkenich a découvert que c’était également vrai pour l’arabe, et, que par un heureux hasard, la plupart des caractéristiques permettant d’identifier les formes des lettres hébraïques sont, à l’inverse, proches de la partie basse.

En se basant sur cette idée, dont elle a validé le principe auprès des voyageurs arabes croisés dans les transports en commun sur l’axe Ramat Gan-Haïfa, Liron Lavi Turkenich a combiné chacune des 22 lettres de l’alphabet hébreu avec chacune des 29 lettres arabes pour créer un alphabet « aravrit » de 638 caractères. Par exemple, le mot Aravrit pour paix est « Salaam » en haut, et « Shalom » en bas.

Les internautes ont été séduits. Près d’1,6 million d’entre eux ont visionné la vidéo en hébreu présentant l’aravrit depuis sa mise en ligne sur Facebook. Son instigatrice a été invitée à présenter son projet au Président de l’Etat hébreu, Reuven Rivlin, qui manie parfaitement les deux langues. Et après avoir fait l’objet d’expositions à Be’er Sheva ou Rishon le Tsion, l’aravrit se donne actuellement à voir (jusqu’au 14 mai) dans le cadre d’une exposition intitulée « Facing the world : Typing design in global perspective » initiée par la bibliothèque de l’Université de Stanford en Californie.

Liron Lavi Turkenich, qui enseigne et donne des conférences sur son travail en Israël et dans le monde entier, ne compte pas s’arrêter là. La graphiste aurait reçu des demandes d’écriture en aravrit, notamment de la part de la municipalité d’une petite ville majoritairement juive d’Israël, dont elle n’a pas dévoilé le nom. Il est vrai que les enjeux sont de taille.

La langue de la signalisation se présente en effet comme un sujet politique chargé dans l’Etat d’Israël. Sans prétendre résoudre le conflit israélo-arabe, Liron Lavi Turkenich a sans doute contribué à rendre la « langue de l’autre » plus familière. « Mon message est : hey ! Réalité ! Nous sommes ici ensemble », a-t-elle fait valoir. « Au-delà du message politique, nous coexistons dans ce lieu, que cela vous plaise ou non. Ne l’ignorez pas ».

La jeune artiste n’est d’ailleurs pas la seule à travailler dans cette voie. Diplômé de l’Académie des Arts Bezalel de Jérusalem, Daniel Grumer, qui a appris l’arabe dans le cadre de son service militaire,  et s’est fait aider d’un expert en calligraphie jordanien d’origine syrienne, a pour sa part conçu « Avraham-Ibrahim ». Un autre système d’écriture hybride, né dans le cadre de son projet de fin d’études en communication visuelle, et qui met l’accent sur les différences culturelles entre les deux peuples issus de la lignée d’Abraham.


 
 

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