Israël

Ami Bouganim : Pourquoi la société israélienne est dans l'impasse

Mardi 7 mai 2013 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°777

Qui aime bien châtie bien ? Alors que l’Etat hébreu vient de célébrer les 65 ans de son indépendance, le prolifique écrivain franco-israélien Ami Bouganim signe un essai d’une rare virulence et d’une lucidité certaine. Dans Vers la disparition d’Israël ? (Seuil), il décrit les lignes de ruptures profondes qui expliquent pourquoi la société israélienne se retrouve dans une impasse. Rencontre.

On a souvent évoqué les menaces arabes, iraniennes ou encore de guerre entre laïques et religieux en Israël pour envisager un scénario de « disparition » de l’Etat hébreu. Dans votre essai, vous changez totalement de paradigme... Depuis plus de quarante ans, Israël est l’otage d’une minorité messianiste. Nous sommes le peuple élu de Dieu. Le monde entier est contre nous. Nous ne devons pas prendre en considération les nations. Or Israël ne succombera ni à la bombe iranienne ni aux missiles du Hezbollah, mais à sa cécité géostratégique. Le monde arabe, les Etats-Unis et l’Europe sont en train de changer. Seul Israël persiste à s’enliser dans une paranoïa anachronique pour se dérober à une paix qui -seule- le préserverait de son démantèlement. On a besoin de redistribuer les cartes géostratégiques pour sortir de l’impasse messianique. Je n’étudie pas tant la situation d’Israël de l’extérieur que de l’intérieur, en procédant à une étude des logiques et des tendances qui œuvrent dans la théologie du judaïsme qui détermine nos orientations politiques, davantage que les positions des classes politiques israélienne ou arabe.

Vous avez recours à deux références de l’histoire ancienne pour caractériser deux dérives : les philistins, incarnation du consumérisme effréné, et les pharisiens, emblème d’un judaïsme théocratique et messianique. Seraient-ce les deux péchés capitaux d’Israël ? D’un côté, on a cédé au consumérisme made in America et l’on s’est mis à singer toutes ses modes -sans adhérer vraiment à ses valeurs démocratiques et à son ethos civique- basculant dans une licence de la vanité et du mauvais goût qui caractérise une société de parvenus et qu’on nomme « philistinisme »; de l’autre, on a replongé dans le « pharisianisme » le plus obscurantiste, que ce soit parmi les couches orientales ou occidentales. Les intégristes -pourquoi les nomme-t-on ultra-orthodoxes ?- sont anti-souverains et perpétuent en Israël le mode de vie de l’exil avec toutes ses vertus et ses tares. Les plus irresponsables restent les messianiques qui n’ont de cesse de mener Israël à la catastrophe en chantant à la gloire de Rabbi Akiva et du Rav Kook poussant Israël à l’abîme d’un troisième exil…

Selon vous, la solution du conflit israélo-palestinien passe par des mesures théologico-politiques... Vous suggérez d’utiliser les sommités rabbiniques pour redéployer les colons de Cisjordanie vers la Galilée ou le Néguev... Réaliste ? Le conflit israélo-palestinien est théologico-politique. L’islam motive les positions des Arabes davantage que le nationalisme panarabe ou l’antisémitisme; le pharisianisme judaïque motive les positions des Juifs, en Israël et en diaspora, davantage que des considérations politiques ou humanitaires. Israël n’est pas moins théocratique que l’Iran, même s’il est plus démocratique que la République des mollahs. Je désespère totalement des rabbins. Qu’ils soient intégristes ou messianiques, je ne les en tiens pas moins pour responsables -davantage que les politiques et les militaires de carrière- de l’impasse où s’enlise Israël. Si les rabbins intégristes ne se résolvent pas à revoir leurs positions sur l’insertion de leurs disciples dans la société civile israélienne, celle-ci se condamne à péricliter sinon à se décomposer; si les rabbins messianistes persistent à privilégier la Judée et la Samarie, ils se condamnent à perdre la Galilée et le Néguev au profit des Palestino-Israéliens bientôt majoritaires dans ces deux régions. Les hommes politiques ne pourront rien faire sans l’aval des sommités rabbiniques.

Une autre menace existentielle -quoique plus diffuse- tient au désir (croissant ?) d’émigration des Israéliens. Un signe fort ? On n’en parle pas, on ne veut pas en parler, on ne doit pas en parler. Pourtant, on ne boude aucun passeport. Pourtant, ce sont les personnes les plus industrieuses qui quittent le pays. Pourtant, le large du Canada et de l’Australie exerce ses charmes sur la troisième génération qui réclame le droit à l’exil, comme partout ailleurs, pour se désengager d’une situation théologico-politique impossible. On cherche son bonheur ailleurs. La paix surtout. On ne se risque pas à donner les chiffres, on ne cherche pas à les connaître. De plus en plus de jeunes Russes parlent hébreu dans les rues de Moscou, de même que des jeunes Français dans le 17e arrondissement de Paris. Le succès est ailleurs, le couronnement. Artistique, universitaire, industriel. Les Juifs se sentent plus proches les uns des autres partout ailleurs dans le monde qu’en Israël. Cette tendance réclame un diagnostic plus sérieux et c’est ce diagnostic que propose ce livre.

Ami Bouganim, Vers la disparition d'Israël, éd. du Seuil


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par maryse gershoni - 25/07/2014 - 13:24

    En pleine guerre donc, je lis votre livre mr Bouganim ,et j'ai du mal a vous lire : d'une part parce que je partage vos opinions en tout cas jusque la (page 100) et d'autre part parce qu'il est difficile de se concentrer en ce moment .
    La rage et le désespoir d'avoir perdu nos rêves d'adolescents .
    shabbat shalom ...si vous recevez ce message