Regards croisés

Les 70 ans du plan du partage de la Palestine

Mercredi 1 novembre 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°871 (1011)

La résolution 181 prévoyant le partage de la Palestine avec la création d’un Etat juif et d’un Etat arabe est adoptée le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale de l’ONU. Le journaliste français Dominique Vidal et l’historienne israélienne Tsilla Herscho confrontent leurs points de vue sur cette question toujours d’actualité.

Pourquoi la Grande-Bretagne transmet-elle le dossier du partage de la Palestine à l’ONU en février 1947 ?

Dominique Vidal Des facteurs très puissants poussent les Britanniques à mettre fin à leur mandat sur la Palestine. Financièrement, matériellement, humainement, la Grande-Bretagne est sortie complètement épuisée de la Seconde Guerre mondiale. Plus de 100.000 soldats britanniques sont présents en Palestine et engagés dans un conflit armé avec les milices juives. Cette situation devient insupportable pour l’opinion publique britannique qui commence à exiger le retrait de Palestine. Avec la Seconde Guerre mondiale, le rapport des Britanniques au sionisme a évolué. En 1939, la Grande-Bretagne imposait au mouvement sioniste un Livre blanc prévoyant en 1949 une Palestine indépendante et majoritairement arabe et limitant strictement l’immigration juive. Avec la guerre et le génocide, la perspective change : l’idée que les Juifs ont besoin d’un Etat pour vivre en paix devient majoritaire dans le monde juif et progresse aussi auprès de l’opinion internationale. Lors de son audition par l’Unscop durant l’été 1947, Ben Gourion exprime bien le sentiment général : « Qui veut et peut garantir que ce qui nous est arrivé en Europe ne se reproduira pas ? La conscience humaine peut-elle se libérer de toute responsabilité dans cette catastrophe ? Il n’y a qu’une sauvegarde : une patrie et un Etat ». Au-delà de l’idéologie et de la morale, il y a aussi le problème très concret des centaines de milliers de survivants juifs du génocide qui ne peuvent ni ne veulent rentrer chez eux, notamment en Pologne, où ils risquent de faire l’objet de pogroms. Comme les Etats-Unis ne leur accordent pas de visas, les organisations sionistes se chargent de leur immigration en Palestine.

La Guerre froide est-elle déterminante dans la question du partage de la Palestine ?

D.V. Le partage de la Palestine est ainsi un des rares dossiers sur lequel il y a consensus entre les Etats-Unis et l’URSS, en dépit de la Guerre froide. Il existe une convergence temporaire, mais réelle entre la vision américaine et soviétique sur le Moyen-Orient. Ces deux puissances voient dans l’affaiblissement de la Grande-Bretagne une occasion pour la chasser de Palestine et du Moyen-Orient. Ce double soutien permet de faire adopter le plan de partage par l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 1947. C’est d’autant plus vrai qu’il a été adopté à une voix près !

Le partage de 1947 est-il un chèque en bois fait aux Juifs, dans la mesure où la guerre s’annonce ? 

Tsilla Hershco Oui. Tout le monde pense que le Yichouv ne peut créer un Etat juif viable. Le gouvernement britannique est convaincu que le plan de partage ne recueillera pas de majorité à l’Assemblée générale de l’ONU ni que les forces juives remporteront les combats contre les Arabes. Il espère même que cette situation poussera l’ONU à lui demander de maintenir une présence britannique en Palestine pour mettre fin au chaos. Par la suite, de nombreux Etats demandent à Ben Gourion de ne pas proclamer l’indépendance d’Israël. Même certains dirigeants sionistes s’opposent à la volonté de Ben Gourion. Leurs craintes sont justifiées, car dès l’adoption du plan de partage, les milices palestiniennes passent à l’offensive et infligent des revers aux milices juives. Ce n’est qu’en avril 1948 que les forces juives renversent la situation militaire. Entretemps, les Britanniques ont quitté la Palestine plus tôt que prévu et dans la précipitation. De nombreuses positions stratégiques ont été confiées aux Arabes, ce qui ne facilite pas la tâche des forces juives. Ainsi, en mai 1948, Israël est non seulement confronté aux milices palestiniennes, mais il doit faire face aux armées arabes qui l’envahissent. Les Egyptiens qui ont conquis la bande de Gaza font une percée jusque Ashdod, les Jordaniens ont conquis la Judée-Samarie et Jérusalem-Est et des combats importants ont lieu en Galilée. Cela prendra des mois à l’armée israélienne pour remporter cette guerre qui fera de nombreuses victimes côté israélien : 1% de la population totale sera tuée.

D.V.  J’y vois plutôt un théâtre d’ombres. Les Palestiniens et les Etats arabes sont contre le partage. Mais les premiers sont complètement hors-jeu depuis que leurs élites politiques et militaires ont été décimées suite à l’échec de la Grande révolte (1936-1939). Les Palestiniens qui se sont engagés durant la guerre civile entre novembre 1947 et mai 1948 sont peu nombreux et mal organisés. A partir de mai 1948, les armées arabes se battent officiellement contre la naissance d’Israël, mais en réalité, elles se font la guerre entre elles. Les Jordaniens veulent prendre la Cisjordanie alors que les autres Etats arabes s’y opposent. Par ailleurs, la guerre contre Israël n’est absolument pas coordonnée, si bien que l’armée israélienne peut se battre contre chacun de ses ennemis, un à un, sans qu’un autre vienne l’attaquer en même temps. Il y a un second théâtre d’ombres : bien que l’Agence juive accepte le principe du partage en 1946, Ben Gourion sait pertinemment que la guerre est inévitable. L’acceptation du partage n’est qu’une manière diplomatique de préparer la guerre contre les Palestiniens et les Etats arabes. Même si dans les premières semaines des combats, les forces juives subissent des pertes, la victoire israélienne est certaine. A tous les points de vue, les forces juives dominent. Mais surtout, leur motivation est très élevée. Entre un tiers et la moitié des combattants juifs sont des rescapés de la Shoah. Ils sont déterminés à se battre pour Israël qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme susceptible d’être rayé de la carte par les forces arabes. Si l’on n’intègre pas le poids de cette détermination, on ne comprend pas le sang-froid et l’absence d’état d’âme des combattants de la Haganah et du Palmach lorsqu’ils expulsent ou massacrent des Palestiniens.

Comment expliquez-vous les réticences du Département d’Etat américain à approuver le plan de partage et son refus de soutenir militairement Israël ? 

D.V. C’est une situation très complexe que l’on peut résumer par deux positions : celle du Président Truman et celle du Département d’Etat. Truman, président démocrate, a besoin des voix juives pour être élu aux élections de 1948. Et comme la majorité des Juifs américains est devenue favorable à la création de l’Etat d’Israël, il défend le partage de la Palestine. Pour le Département d’Etat, le problème est plus terre à terre. Il s’agit de préserver les intérêts américains au Moyen-Orient à travers les alliances nouées avec les pays arabes, à commencer par l’Arabie Saoudite. C’est l’approvisionnement en pétrole et l’influence dans la région qui conduisent le Département d’Etat à se montrer plutôt pro-arabe, et donc à ne pas soutenir le partage de la Palestine. Mais comme c’est toujours la vision de la Maison-Blanche qui l’emporte sur celle du Département d’Etat, les Etats-Unis votent le partage.

Le meilleur allié d’Israël ensuite n’est-il pas l’URSS ? Comment expliquez-vous cette alliance contre nature ?

D.V. Le soutien de Moscou est diplomatique, politique et militaire. Pas seulement à travers les livraisons d’armes tchécoslovaques, mais aussi par l’immigration en Palestine des Juifs des pays de l’Est que Staline autorise et encourage. D’une part, Staline soutient pleinement les forces juives en Palestine, mais d’autre part, il organise une répression antisioniste virulemment antisémite en URSS ! Cette contradiction étonnante est assumée par Staline jusqu’en 1952 avec une facilité déconcertante.

T.H. Tant les Américains que les Soviétiques cherchent à étendre leur influence au sein du monde arabe. Or, pour les Soviétiques, l’entreprise est mal engagée à cause de l’hostilité et de la crainte des monarques arabes envers le communisme. C’est ce qui amène les Soviétiques à se tourner vers l’Etat d’Israël. L’orientation socialiste des dirigeants travaillistes israéliens facilite ce rapprochement.

Que reste-t-il du plan de partage de 1947, 70 ans après ? 

D.V. : Ce plan constitue la base d’un règlement du conflit, même si le découpage de l’Etat arabe prévu par le plan de partage pose problème. Il est divisé en trois : la Galilée, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Mais ce qui est encore plus problématique réside dans la composition démographique des deux futurs Etats. Si l’Etat arabe est plus ou moins homogène, le territoire de l’Etat juif ne comporte pas d’homogénéité juive : environ 500.000 Juifs et quelque 400.000 Arabes y vivent. Du point de vue des dirigeants sionistes, cette situation est inacceptable. Ils veulent un Etat qui soit le plus grand possible et le plus homogène possible. Qu’est-ce qu’un Etat juif s’il ne l’est qu’à 50% ? La composition démographique de l’Etat juif est donc un appel à une modification de celle-ci par la guerre.

T.H. Le plan de partage de 1947 a laissé des traces sur la problématique de Jérusalem. En vertu de ce plan, Jérusalem (Est et Ouest) et sa grande banlieue forment un corpus separatum sous contrôle international. Le but étant de créer une zone à majorité arabe. Dans les archives françaises, j’ai découvert que la France voulait absolument conserver son influence à Jérusalem en raison de son statut spécial de protecteur des chrétiens qu’elle avait acquis durant la période ottomane. C’est précisément l’internationalisation de Jérusalem qui a incité le gouvernement français à voter en dernière minute pour le partage alors que le Quai d’Orsay s’y opposait. L’internationalisation était envisagée comme une occasion de maintenir une influence française dans la région. Cette idée est encore très présente aujourd’hui. Et de nombreux Etats ne veulent toujours pas reconnaître Jérusalem -même Jérusalem-Ouest- comme capitale d’Israël. C’est une des conséquences du plan de partage.

Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, Dominique Vidal est collaborateur au Monde diplomatique dont il fut rédacteur en chef adjoint, puis responsable des éditions internationales et du développement. Il a notamment publié en 1987 avec Alain Gresh Palestine 47, un partage avorté (éd. Complexe) et Palestine-Israël : un Etat, deux Etats ? (éd. Sindbad Actes Sud) en 2011.
Historienne et politologue israélienne, Tsilla Hershco enseigne à l’Université Bar-Ilan Elle s’est spécialisée dans l’étude des relations entre la France et Israël. Chercheuse au Centre Begin-Sadate d’études stratégiques de l’Université Bar-Ilan, elle s’intéresse aussi à la politique proche-orientale de la France. Elle a publié en 2003 Entre Paris et Jérusalem, La France, le Sionisme et la création de l’État d’Israël 1945-1949 (éd. Honoré Champion). 

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par BOAZ - 27/11/2017 - 13:58

    C'est du Vidal très édulcoré!

    Point n'est besoin de rappeler qu'il fut le coéquipier de l'islamo-compatible Alain Gresh, je me contenterai de citer quelques-uns de ses opus sur son blog de Mediapart :

    " Dans tous les cas de figure, deux États ou un État, la réponse, à mes yeux, est la même : Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Le BDS militant, mais aussi le BDS institutionnel : ces fonds de pension, ces grandes entreprises, ces banques qui se retirent des Territoires occupés, voire d’Israël. En France, le retrait de Veolia et la rupture du contrat qui liait Orange à son partenaire israélien représentent une grande victoire."

    Ce passage est reproduit dans chacun de ses billets.

    Pour moi, il n'y a pas de dialogue possible avec des gens qui , à travers BDS, placent le dialogue en position de forclusion.

    Nicolas, quand on va souper avec le diable, il vaut mieux se munir d'une longue cuillère.....

  • Par albert - 27/11/2017 - 15:54

    Monsieur,Il n'existe qu'une seule solution au problème : qu'Israël se retire de tous les territoires où habitent des arabes quelque soit leur nombre. Ce n'est pas sa place. Les arables en territoire arabe svpl.

  • Par Daniel lhost - 1/12/2017 - 18:07

    Un autre regard...
    D.L.