Israël/Commémorations

1967-2017 : Le triomphe de l'histoire alternative

Mardi 2 mai 2017 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°861 (1001)

Israël s’apprête à célébrer les 50 ans de la « libération » de Jérusalem et des Territoires occupés. Une offensive politique de grand style pour réévaluer l’occupation des Territoires palestiniens et l’intégrer au roman national.

Jeunes colons israéliens célébrant Yom Yeroushalayim dans le quartier arabe de Sheikh Jarrah (Jérusalem-Est).

La « libération » de Jérusalem, c’est ainsi qu’il nous faudrait désormais parler de la bataille de 1967, au cours de laquelle les Israéliens ont conquis la partie orientale de la Ville trois fois sainte. Le slogan « 50 ans de libération » a en effet été retenu par la ministre de la Culture Miri Regev pour les commémorations de cette année, de préférence à celui généralement admis de « réunification ». Il accompagne un logo stylisé où figurent le lion de Jérusalem, la lyre de David et une étoile de David brillant au-dessus des murailles de la Vieille Ville.

« Si nous-mêmes ne sommes pas capables de dire que nous avons libéré Jérusalem de générations d’occupations étrangères, comment nous plaindre que le monde ne le fasse pas ? », a plaidé la ministre à la houtzpa légendaire. Dernier averti, le ministre des Affaires de Jérusalem, Zeev Elkin, a été mis devant le fait accompli au cours d’une réunion gouvernementale en novembre dernier. Il a appris dans le même temps que Regev avait obtenu de combiner des célébrations à Jérusalem avec celles d’autres conquêtes de la guerre des Six Jours. Une initiative que ce partisan de la colonisation a pourtant critiquée, regrettant au passage qu’on ne parle plus de capitale réunifiée. « Tout le monde a été surpris », a révélé la radio militaire, citant un membre du Cabinet, « Regev en profite sur le dos d’un événement national ».

Des Territoires « libérés »

 

Le budget consacré aux festivités de Jérusalem servira donc aussi à des événements sur les Territoires occupés. Ou plutôt « libérés » à en croire la nouvelle terminologie officielle. Israël va célébrer « la libération de la Judée Samarie, de la vallée du Jourdain et du Golan », a annoncé le Premier ministre le 9 avril en présentant le programme des commémorations qui courront jusqu’aux 70 ans de l’Etat d’Israël, en 2018. Il prévoit une fête de l’Indépendance sous le signe de Jérusalem, le 2 mai, puis l’inauguration d’une exposition conçue par les ministères de la Culture et des Affaires étrangères sur la présence juive à Jérusalem et dans les Territoires, ainsi que des concerts, notamment pour le Yom Yeroushalayim (Journée de Jérusalem, célébrant la réunification de la ville en juin 1967). Clou des festivités, une cérémonie grandiose d’un budget de 250.000 euros aura lieu le 13 septembre 2017 à Kfar Etzion.

Ce choix ne doit rien au hasard : situé entre Jérusalem et Hébron, Kfar Ezion fut un village juif de 1927 aux émeutes arabes de 1929, puis à nouveau entre 1934 et la révolte arabe de 1939, pendant laquelle 157 villageois furent massacrés. Des Israéliens s’y réinstallèrent fin 1967, et Levi Eshkol en fit la première colonie de Cisjordanie. Au moment où certains, comme le président de Shalom Archav Avi Buskila, regrettent que 2017 ne soit pas employée à « mettre fin à l’occupation des Territoires, mais à célébrer leur libération », Kfar Etzion offre au gouvernement Netanyahou de se dédouaner politiquement en rappelant l’épopée coloniale des premiers sionistes, puis des travaillistes. L’idée-force est celle d’un continuum historique de la présence juive en Cisjordanie, que le terrorisme arabe aurait de tout temps cherché à rompre.

Cauchemar pour une partie des Israéliens, espérance pour l’autre, l’idée de colonisation fait peau neuve. Jusqu’à la normalisation. Ainsi, point de colonies dans le nouveau roman national israélien. Israël préfère parler de « retour à la maison », un « retour dans la patrie des Juifs » ; les deux titres ayant d’ailleurs été retenus pour l’exposition. « Dans cette patrie, Abraham a planté les racines de la nation. Les racines de l’histoire juive y demeurent aujourd’hui encore », justifie Regev. « Notre lien à la Judée-Samarie devrait transcender les différents politiques », renchérit le ministre de l’Education Naftali Bennett, avocat zélé de l’annexion des Territoires occupés.

Moraliser l’occupation

 

Loin de signer une trêve dans les querelles partisanes, la saison des commémorations est au contraire une offensive politique de grand style. Voici l’occasion rêvée pour Israël de répliquer à ses détracteurs sur Jérusalem. En ligne de mire : les résolutions controversées de l’UNESCO qui taisent le lien du judaïsme avec le mont du Temple. L’exposition devrait présenter des artefacts attestant de la présence juive antique dans la capitale, ce dont personne ne doute. Regev prévoit même la création d’un Institut de l’Histoire du mont du Temple sur le modèle de la Cité de David où, en marge du musée archéologique du quartier arabe de Silwan, une fondation encourage l’installation des Juifs dans un esprit messianique.

Rendre coup pour coup aux Palestiniens, telle est bien l’ambition de ces festivités. En plus des commémorations de la guerre des Six Jours, l’année 2017 verra les Palestiniens s’emparer de plusieurs dates anniversaires, soit pour les dénoncer (le centenaire de la déclaration Balfour), soit les réhabiliter (les 70 ans du partage de la Palestine). A chaque fois, deux narratifs s’opposeront frontalement, radicalement. Ce ne seront pas deux visions complémentaires d’un événement que les historiens pourraient reconstituer comme les deux faces d’une même médaille. Ce seront deux mondes à part, où chacun nie l’existence même de l’autre.

Les morts de la guerre, l’héroïsme des soldats, le retour messianique au mur occidental, rien ne manquera côté israélien. Mais fondamentalement, le grand dessein du gouvernement est de réhabiliter l’occupation. Non plus en lissant le discours, mais en changeant de paradigme. « J’ai été élue pour représenter une politique qui conçoit l’activité des implantations comme une entreprise morale, juste et légitime », justifiait Tzipi Hotovely, la vice-ministre des Affaires étrangères, dans une longue interview au Times of Israël. Et qu’importe si la colonisation vient encore d’être condamnée par l’ONU comme une violation du Droit international. Qu’importe si elle est vue de par le monde comme un obstacle à la paix. L’Histoire sert ici une politique, elle-même au service d’une idéologie.

Parler de roman national paraît bien léger au regard du choc des histoires attendu dans ces célébrations de 2017. Au moment où l’information entre dans l’ère des « faits alternatifs », voilà le triomphe annoncé de l’Histoire alternative.

Le roman national israélien

Ce n’est pas la première fois que l’Histoire est utilisée comme instrument politique dans le conflit israélo-palestinien. Au moment de l’établissement de l’Etat juif, les sionistes ont conçu un roman national propre à exalter les habitants du Yishouv et à convaincre l’opinion internationale.

Fait marquant, ce narratif délaissait la Cisjordanie et l’ensemble de la tradition religieuse. Ainsi, le plan de partage d’août 1946, par lequel l’Agence juive rompit avec l’idée d’un Israël biblique, ne prévoyait pas d’inclure dans l’Etat juif la ville de Hébron et son tombeau des Patriarches. Jérusalem elle-même devait faire partie d’une zone internationale, ce qui sera également accepté par l’Agence juive lors du vote sur le plan de partage de l’ONU du 29 novembre 1947.

Aux lieux saints, les sionistes préféraient les lieux de mémoire de la résistance juive : les défenseurs de Massada en 74 de notre ère ; les insurgés de la dernière révolte de Bar-Kochba, en 132-135 ; les pionniers de Tel Haï, qui périrent le 1er mars 1920 dans une attaque contre des Arabes.

De défaite sanglante, la bataille de Tel Haï s’est transformée en l’une des plus glorieuses victoires du sionisme grâce à la geste de Yossef Trumpeldor, dont les derniers mots auraient été : « Peu importe, il vaut la peine de mourir pour son pays ». Devenu le héros sacrificiel de la résistance moderne, Trumpeldor a été célébré par tous, travaillistes ou révisionnistes. Seul l’usage des mémoires différait : il illustrait l’éthique pionnière pour les premiers, la force militaire pour les seconds.

Comme dans tout processus d’édification d’un Etat, Israël a bâti ce que l’historien Pierre Nora a qualifié de « mémoire-nation », qui correspond à ce moment fondamental où la collectivité prend conscience d’elle-même, rompt avec ce qui fut et s’impose aux autres comme Nation. Un tel processus passe inévitablement par une relecture romantique de l’histoire, faite légende. Elle cesse d’être crédible quand ses auteurs n’y croient plus et qu’apparait, nue, la manipulation politique.

A partir de la fin des années 1980, les Nouveaux historiens israéliens ont remis en cause des pans entiers de l’histoire officielle, concernant la naissance de l’Etat et la guerre d’Indépendance. Un sort particulier a été fait aux mythes fondateurs, dans un esprit parfois revanchard. Sous la plume d’Idith Zertal, Tel Haï est ainsi devenu la plus grande entreprise de mystification, l’historienne accusant les leaders du Yishouv d’être les véritables meurtriers de Trumpeldor. 

 
 

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