Regards croisés

1948 : deux perceptions d'un même passé

Mardi 6 décembre 2011 par Nicolas Zomersztajn

Pour les Israéliens, 1948 est célébré dans la joie comme le point de départ d’un nouveau chapitre pour le peuple juif. Pour les Palestiniens, cet épisode est perçu comme une catastrophe, la Nakba. Dans Two Sides of the Coin : Independence and Nakba 1948,deux historiens, Motti Golani, israélien, et Adel Manna, palestinien, confrontent les perceptions et les narratifs des deux peuples sur ce moment crucial de leur histoire.

Pourquoi est-ce important pour des historiens de travailler non pas sur la réalité historique, mais sur la perception de celle-ci par les Israéliens et les Palestiniens ?

Motti Golani : Les historiens s’intéressent à ce qui s’est passé réellement. La mémoire appartient à un autre registre, celui du narratif. Ce dernier peut être défini comme un récit du passé qu’un groupe humain se construit. Le narratif est façonné par des faiseurs d’opinions, des politiciens, des journalistes, des artistes, etc. Le narratif ne retient de l’histoire que ce qui lui convient. En tant qu’historiens, nous avons décidé de montrer qu’Israéliens et Palestiniens ont forgé leur propre narratif depuis plus de soixante ans. Bien que ces narratifs ne correspondent pas à la réalité historique, ils occupent une place importante dans le conflit israélo-palestinien.

Adel Manna : En tant qu’historiens, noussommes également conscients qu’indépendamment de nos travaux historiographiques, les deux peuples ont chacun leur propre perception du passé. Même si elles ne correspondent pas à la réalité historique, elles demeurent essentielles pour le présent et le futur. Il est important que les Israéliens sachent que les Palestiniens ont une lecture du passé, et tout particulièrement de 1948, très différente de la leur, et vice versa. En exposant dans un seul livre les narratifs israélien et palestinien sur cet épisode crucial, nous espérons que ces deux peuples se comprendront mieux. Compréhension ne signifie pas acceptation. Les Israéliens et les Palestiniens ne doivent pas s’approprier le narratif de l’autre, mais plus modestement apprendre à se connaître. Comme l’indique le titre de notre livre, Two Sides of the Coin : Independence and Nakba 1948,il s’agit des deux faces d’une même pièce. En connaissant mieux la manière avec laquelle l’autre perçoit le passé, on peut devenir plus critique à l’égard de son propre narratif, et plus ouvert au narratif de l’autre.

Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer sur l’année 1948 ?

A. Manna : Cette année occupe une place essentielle dans la mémoire collective des Israéliens et des Palestiniens. Pour les premiers, il s’agit de la création de leur Etat et de l’accomplissement d’un vieux rêve qui devient réalité. Cette date constitue donc une étape majeure dans l’histoire du peuple juif. Pour les seconds, cette date est tout aussi cruciale, mais négativement : les Palestiniens perdent cette guerre, et nombre d’entre eux perdent leur foyer, pour devenir des réfugiés dispersés à travers le Proche-Orient. Ils perdent non seulement leur terre et leurs maisons, mais surtout l’espoir de créer un Etat souverain. C’est précisément l’autre face de la même pièce : d’un côté Yom Haatzmaout, l’indépendance et la souveraineté, de l’autre, la défaite et la catastrophe que les Palestiniens appellent « Nakba ». On assistera à une véritable réconciliation entre les deux peuples lorsqu’ils comprendront l’importance que revêt cette page de l’histoire du conflit dans chacun des deux camps.

M. Golani : L’année 1948 fait encore partie de notre présent. Les problèmes et les obstacles auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui sont en grande partie la conséquence de 1948. En s’attaquant aux narratifs des deux peuples, on peut envisager plus facilement le présent et le futur. On peut me rétorquer qu’il s’agit d’un pari impossible. Ce serait le cas si on cherchait absolument à se mettre d’accord sur un narratif commun et unique. Or, nous voulons montrer qu’il y a différentes lectures d’un même événement. De cette manière, l’autre, qu’il soit palestinien ou israélien, existe en tant que tel : il n’est plus une figure désincarnée et fantasmée, mais précisément un être humain avec une histoire et des sentiments.

En tant que Palestinien, quel regard portez-vous sur le narratif palestinien ?

A. Manna : La dimension victimaire est très présente. Les Palestiniens disent souvent qu’ils sont les victimes des victimes. Avec la création de l’Etat d’Israël, ils estiment payer le prix des injustices infligées aux Juifs d’Europe pendant des siècles. En apportant une solution à la « question juive », on a créé un problème palestinien. Je ne cherche pas à changer ce narratif, mais plutôt à le confronter à la perception israélienne de ce passé. Tant que les Palestiniens ne le feront pas, ils seront amenés à se considérer comme les victimes suprêmes et à désigner les Israéliens comme les oppresseurs. Ce qui est une impasse. Les Palestiniens doivent prendre connaissance du narratif israélien pour comprendre que ceux-ci sont aussi des victimes, des réfugiés ayant tout perdu en Europe.

En se focalisant sur la guerre de 1948, ne risque-t-on pas d’entamer une entreprise de culpabilisation des Israéliens ?

M. Golani : Nous ne cherchons pas à culpabiliser les Israéliens. Les Juifs avaient de bonnes raisons pour créer leur propre Etat et de se battre pour qu’il existe. Une des conséquences de la guerre d’Indépendance est la Nakba. En prenant conscience de cette catastrophe palestinienne, les Israéliens ne doivent pas battre leur coulpe. Il n’est pas question d’accuser qui que ce soit. Il s’agit de prendre connaissance de la perception palestinienne de la guerre de 1948.

A. Manna : On peut comparer cette situation à celle d’un automobiliste qui cause la mort d’une autre personne dans un accident. Il ne veut pas la mort de cette personne, mais il doit vivre avec celle-ci sur la conscience. La question qui se pose est de savoir comment on surmonte cet accident. Certains se réfugieront dans le silence et nieront la réalité, alors que d’autres essayeront d’en parler et d’en tirer une leçon pour l’avenir. Je suis convaincu que la plupart des Israéliens savent qu’au bout du compte, la création d’Israël est à l’origine du problème palestinien. Malheureusement, ils ne veulent pas en parler. Si on pouvait libérer cette parole, on ferait des progrès énormes dans le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Il n’est pas question de revenir à la situation d’avant 1948. On peut en revanche faire en sorte que la peur et la haine ne constituent plus les fondements de leurs relations.

Vous êtes palestinien et citoyen d’Israël. Comment améliorer la situation de la minorité à laquelle vous appartenez ?

A. Manna : Par une véritable intégration à la collectivité israélienne. En raison du conflit, les « Arabes israéliens » sont perçus comme une cinquième colonne. Bien qu’Israël soit une démocratie, ils font l’objet de nombreuses discriminations. Aujourd’hui, plus personne ne le nie, même dans les rangs du Likoud. Comment changer cela ? C’est simple et compliqué à la fois. C’est simple, car on sait comment mettre fin aux discriminations, mais c’est aussi compliqué, car on touche à la définition même de l’Etat d’Israël. Beaucoup de Juifs israéliens n’ont pas encore accepté l’idée fondamentale qu’ils ne forment plus une minorité persécutée, comme ce fut le cas pendant des siècles en diaspora. La perspective sioniste est celle d’une nation juive souveraine et majoritaire. Cela implique aussi des responsabilités et des devoirs envers les minorités vivant au sein de l’Etat d’Israël. Il y a donc un changement de perspectives que les Juifs d’Israël doivent intégrer s’ils veulent que leur pays soit une démocratie où les minorités ne sont pas discriminées. Pour ce faire, ils doivent surmonter leurs peurs et se dire que les Arabes israéliens sont dans 99% des cas des citoyens loyaux envers l’Etat d’Israël. Si les Juifs israéliens ne peuvent pas faire la paix avec nous qui parlons l’hébreu, connaissons la culture israélienne et vivons dans une société majoritairement juive, avec qui pourront-ils faire la paix au Proche-Orient ?

Qu’en pensez-vous en tant que Juif israélien ?

M. Golani :  Adel Manna a raison lorsqu’ilévoque la nécessité pour les Juifs d’Israël de surmonter leurs peurs à l’égard des Arabes. Ce n’est pas pour les beaux yeux des Palestiniens qu’il faut le faire, mais pour nous et l’avenir de notre démocratie. Les Arabes israéliens ne sont pas des invités de passage, c’est aussi leur pays. Ce n’est donc pas une faveur qu’on leur accorde, mais bien des droits qu’on reconnaît à des citoyens à part entière.

Motti Golani & Adel Manna, Two Sides of the Coin : Independence and Nakba 1948(english-hebrew edition), Institute for Historical Justice and Reconciliation, Republic of Letters Publishing.

Professeur d’histoire à l’Université de Haïfa, Motti Golani s’est spécialisé dans l’étude de la fin du mandat britannique sur la Palestine. Sur cette problématique, il a notamment publié The Last Commissioner of Judea : General Sir Alan GordonCunningham and the Yishuv, 1945-1948. Ses recherches portent également sur la guerre d’Indépendance et la guerre du Sinaï en 1956.

Docteur en histoire,  Adel Manna est chercheur au Van Leer Institute de Jérusalem.
Il dirige également l’Institut de formation des enseignants arabes du Beit-Berl College en Israël. Ses recherches portent sur l’histoire de la Palestine ottomane. Il a également publié de nombreux articles sur la condition des Arabes israéliens pendant les premières années de l’existence d’Israël.


 
 

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