Regards croisés

Les 120 ans du congrès de Bâle

Mardi 5 septembre 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°867 (1007)

Du 29 au 31 août 1897, le premier congrès sioniste était organisé dans la salle de concert du Casino municipal de Bâle. Simon Epstein, historien israélien spécialiste de l’antisémitisme, et Claude Klein, ancien doyen de la faculté de droit de l’Université de Jérusalem, reviennent sur l’importance de cet événement inédit, conçu et organisé par Theodor Herzl.

 
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    Comment Theodor Herzl, Juif assimilé et directeur des pages littéraires du très prestigieux quotidien viennois libéral Neue Freie Presse, devient-il un militant de la cause sioniste ?

    Claude Klein C’est moins la dégradation du capitaine Dreyfus à Paris dont il fut témoin en tant que correspondant de Neue Freie Presse que la situation des Juifs en Autriche qui entraîne Herzl à considérer l’option de l’assimilation comme une impasse. Les Juifs font tout pour s’assimiler et leurs compatriotes ne veulent pas d’eux. C’est à partir de ce constat qu’il déplore qu’Herzl développe alors la thèse d’une nation souveraine pour les Juifs.

    Simon Epstein Contrairement à ce qu’on dit souvent à son propos, Herzl n’est pas un Juif assimilé ayant évacué son identité juive. Certes, il est éloigné de la tradition religieuse, mais il n’a jamais remis en cause sa judéité. Il a par ailleurs une conscience aiguë d’appartenance au peuple juif. C’est la raison pour laquelle, il est amené à rechercher des solutions à l’antisémitisme lorsque ce phénomène se développe considérablement à la fin du 19e siècle. Il envisage plusieurs possibilités, jusqu’à ce qu’il aboutisse de manière intuitive au sionisme. Ce choix doit être replacé dans le contexte politique dans lequel Herzl évolue : l’éveil des nationalités dans les grands empires. Dans cette mosaïque de peuples que constitue l’Empire des Habsbourg, il n’y a pas que les Juifs qui se cherchent. D’autres peuples connaissent un éveil national : ils se considèrent tous comme opprimés et cherchent à se libérer du joug des Habsbourg. Des historiens réécrivent l’histoire, des linguistes codifient la langue, des romanciers, des poètes et des musiciens investissent le passé, la culture et le folklore de leur peuple respectif, afin de mieux forger une identité nationale. Cette effervescence nationale n’échappe pas à Herzl. Il est un grand journaliste autrichien qui suit les évolutions du monde avec intérêt. Il a compris que quelque chose d’important se joue en Europe et il cherche à en tirer des enseignements pour les Juifs. Très pessimiste sur la question de l’antisémitisme qui entre dans une phase d’exacerbation à partir de 1880, Herzl comprend que l’émancipation a atteint ses limites puisque l’antisémitisme se développe aussi dans des pays d’Europe occidentale où les Juifs sont des citoyens à part entière. Il en arrive à la conclusion que les Juifs doivent retrouver leur souveraineté nationale sur la terre de leurs ancêtres.

    Pourquoi Herzl décide-t-il d’organiser le congrès sioniste ?

    Cl.K Avec le congrès de Bâle, Herzl réussit un tour de force lié à sa notoriété qui dépasse largement le monde juif. C’est un journaliste très en vue en Europe et ce n’est pas à travers son engagement sioniste qu’il a acquis cette notoriété. C’est peut-être un détail, mais le mot « sionisme » n’est jamais paru dans son propre journal qui était plutôt hostile à cette orientation ! Il va donc utiliser sa notoriété et son carnet d’adresses pour faire en sorte que ce grand rassemblement de forces politiques sionistes éparses soit médiatisé. Il est clair qu’Herzl n’a pas inventé le sionisme : des penseurs sionistes ont déjà publié énormément et des mouvements pionniers sont déjà actifs en Palestine. Ce qu’il a en revanche créé lors de ce premier congrès, c’est une organisation fédérant des forces dispersées à travers le monde. Et cette organisation a maintenu son existence après sa mort en 1904.

    S.E. Herzl a conscience qu’avec un congrès, il peut rassembler toutes les forces politiques en présence. S’il ignorait que des sionistes avaient déjà longuement théorisé son intuition et que des mouvements pionniers juifs s’étaient déjà installés en Palestine, il prend contact avec eux dès qu’il apprend leur existence. Il a compris qu’il doit réunir des Juifs du monde entier. Il réussit ce pari. Mais ce n’est pas tout. Herzl est un homme du monde et un journaliste conscient de l’importance de la résonnance médiatique. Avec un congrès, les médias vont en parler et l’opinion publique européenne saura que des Juifs veulent se doter de leur Etat nation. Il sait qu’un événement de ce type aura inévitablement un impact important, non seulement au sein du peuple juif, mais aussi auprès de l’opinion publique européenne. Et il a raison puisque toute la presse européenne évoquera le congrès de Bâle dans ses colonnes. Herzl a réussi un très beau coup médiatique. Immédiatement après le congrès de Bâle, le mot « sionisme » -qu’Herzl n’a pas du tout inventé- entre dans le vocabulaire de la presse non juive. Désormais, l’opinion publique sait que des Juifs ont une aspiration nationale.

    Que se passe-t-il durant ce congrès ?

    S.E. Des Juifs de Russie, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, d’Autriche, des Etats-Unis et même des Juifs d’Orient et du bassin méditerranéen se retrouvent. Des Juifs se réunissent non pas pour prier ni pour célébrer une fête religieuse, mais pour des raisons politiques. Ils prennent donc pleinement leur destin en main en cherchant des solutions à des problèmes spécifiques qui les frappent. La lecture d’un rapport sur la situation des Juifs dans le monde par Max Nordau est un des moments clés du congrès. Elle fait ressortir l’unité du peuple juif et la singularité de son destin. Le second élément essentiel qui se dégage du congrès de Bâle réside dans la définition d’une stratégie politique. Avant ce congrès, les différents mouvements sionistes créaient quelques villages en Palestine, ce qui agaçait les Turcs. Pour les calmer, les Juifs leur graissaient la patte et la création de nouveaux villages pouvait reprendre. C’est ce qu’on appelait le sionisme pratique. Avec le congrès de Bâle, Herzl développe une nouvelle stratégie visant à obtenir l’adhésion des grandes puissances et la reconnaissance internationale à travers une charte. C’est ce qu’on a appelé le sionisme politique. « Nous entrerons en Palestine par la grande porte », aimait répéter Herzl. Il passera donc une grande partie de son temps à voyager pour rencontrer les grands de ce monde (Guillaume II, le sultan Abdülhamid II, le ministre de l’Intérieur du Tsar, etc.) et tâcher de les convaincre de l’importance de la création d’un Etat juif.

    Comment Herzl est-il accueilli au sein du monde juif ?

    Cl.K. Il est bien accueilli par les masses juives d’Europe orientale où il apparaît comme le « roi des Juifs ». C’est d’ailleurs son compatriote, l’écrivain et polémiste Karl Kraus, qui le décrit de cette manière dans son pamphlet contre le sionisme Une couronne pour Sion. En réalité, il est vraiment reçu avec ferveur lorsqu’il parcourt les communautés juives d’Europe orientale. L’accueil est plus réservé, voire hostile en Europe occidentale. Ainsi, Herzl envisageait d’organiser le congrès sioniste à Munich. Mais suite à l’opposition virulente du grand rabbin et des notables de cette ville, il s’est rabattu sur Bâle en Suisse. Herzl a lui-même vite compris que les Juifs assimilés d’Occident et l’orthodoxie juive lui seraient hostiles. C’est la raison pour laquelle il concentre ses efforts sur les masses juives persécutées d’Europe orientale à qui il veut offrir ce qu’il appelle un « asile de nuit ». Il a d’ailleurs le pressentiment qu’une catastrophe terrible va frapper les Juifs d’Europe lorsqu’il utilise l’image de la marmite sous pression sur laquelle un couvercle a été placé et qui finit par exploser un jour.

    Que faut-il retenir du congrès de Bâle ?

    S.E. Je retiendrais surtout la stratégie politique qu’Herzl définit lors du congrès de Bâle : la reconnaissance internationale. Certes, elle n’est pas concrétisée de son vivant, mais elle sera mise en œuvre plus tard. Le monde n’est pas prêt à accorder aux Juifs cette reconnaissance internationale dans les années 1897-1905. Il faudra attendre 1917 avec la Déclaration Balfour, la Conférence de San Remo en 1920 et le mandat confié par la SDN à la Grande-Bretagne en 1922 pour que cette reconnaissance internationale intervienne.

    Cl.K. Ce congrès suscite beaucoup d’enthousiasme, même s’il n’a pas l’écho qu’on lui a donné par la suite. C’est incontestablement une réussite, dans la mesure où le mouvement qu’Herzl lance à Bâle concrétisera ses objectifs. C’est un « isme » qui a réussi. Nous fêtons aujourd’hui les 120 ans du congrès de Bâle, dans quelques mois le centenaire de la Déclaration Balfour, et dans quatre mois les 70 ans du vote de la résolution du partage de la Palestine à l’ONU. Il existe bel et bien une continuité entre le congrès de Bâle et ces deux autres dates essentielles qui marquent d’une part la reconnaissance du peuple juif (1917) et, d’autre part, la reconnaissance internationale (1947). Je ne sais pas si on peut dire que sans ce congrès, il n’y aurait pas eu Israël, mais ce qui est certain, c’est qu’en organisant le congrès de Bâle, Herzl est arrivé au bon moment. A tel point qu’à sa mort en 1904, beaucoup de gens ont craint que le mouvement ne survive pas. En dépit des difficultés et des crises, le mouvement sioniste a survécu et réalisé ses objectifs. 

    Professeur et ancien doyen de la faculté de droit de l’Université hébraïque de Jérusalem, Claude Klein s’est spécialisé dans la théorie constitutionnelle et le droit comparé. Il a publié de nombreux ouvrages consacrés au système politique israélien, notamment La Démocratie d’Israël (éd. Seuil). Il a aussi traduit et commenté L’Etat des Juifs (Der Judenstaat) de Theodor Herzl (éd. La Découverte). Dans ce livre, il propose en postface un Essai sur le sionisme, dans lequel il questionne sans concession l’actualité du sionisme, l’avenir d’Israël et, plus généralement, la situation du peuple juif.

    Historien israélien, Simon Epstein a consacré de nombreux travaux à l’antisémitisme et aux réactions juives face à ce phénomène. Dans Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance (éd. Albin Michel), il s’est surtout intéressé aux personnalités politiques philosémites qui ont basculé dans l’antisémitisme le plus virulent et dans la Collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a également envisagé les questions de l’antisémitisme et du sionisme dans une perspective plus globale dans 1930, une année dans l’histoire du peuple juif (éd. Stock) et dans Histoire du peuple juif au 20e siècle (éd. Hachette).

     
     

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