L'opinion d'Alexandre Adler

Israël et la Russie, le retour à une alliance fondamentale

Vendredi 1 juin 2018 par Alexandre Adler, Historien et directeur scientifique de la chaire de géopolitique de l’Université Paris-Dauphine
Publié dans Regards n°884 (1024)

Au-delà des relations entre les deux Etats, nous sommes face à un rapport entre deux sociétés. A travers l’immigration de masse de la population juive de Russie et des anciennes républiques soviétiques, un mouvement de translation sans précédent s’est opéré. Pour la première fois depuis la première alya, la population russophone est importante en Israël.

Alexandre Adler

Si bien qu’il s’agit du seul Etat au monde ayant des connivences aussi fortes avec la Russie actuelle. Contrairement aux vagues migratoires précédentes, les Juifs russes vivant en Israël ne quittent ni la langue ni la culture russe. Cette communauté conserve donc une cohésion et une conscience d’appartenance impressionnantes. Il s’agit bien d’un facteur permanent des liens entre les deux sociétés. La symbiose entre la communauté juive de Russie et celle d’Israël est sans précédent.

Il ne faut pas négliger pour autant le poids de l’Histoire, et notamment la persécution des Juifs par Staline dans les dernières années de son règne sur l’URSS. Une masse critique de fonctionnaires, diplomates, ingénieurs et savants juifs se souviennent de cette persécution de masse qui les a soudés comme jamais. Tous ces récits chuchotés pendant de nombreuses années font désormais partie de la conscience collective juive russe. Ce qui conduit de nombreux Juifs vivant encore en Russie à se déclarer sionistes à 100 %, même s’ils reconnaissent qu’ils ignorent ce qu’est le sionisme ! C’est pourtant un parfait résumé de ce que pense la Russie officielle. Et je mets dans ce lot Vladimir Poutine. Son attachement à Israël ne fait aucun doute. N’oublions jamais que le Président russe a longtemps vécu sous la protection de Youri Andropov (chef du KGB entre 1967 et 1982 et secrétaire général du Parti communiste d’URSS entre 1982 et 1984). Ce dernier était un Juif conscient répétant souvent qu’il avait échappé de peu à la mort lors de la fin de règne de Staline.

Au sein de l’élite russe d’origine juive, nombreux sont ceux qui ont des comptes à régler avec l’antisémitisme, mais aussi avec la détestation d’Israël qu’ils ont subie avec l’antisémitisme populaire soviétique. On assiste ainsi à une réhabilitation de la communauté juive, parallèlement à la réhabilitation d’Israël. Pour la première fois depuis la liquidation de Beria, le dirigeant du SVR (Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie) entre 2007 et 2016 était juif : Mikhaïl Fradkov. D’autres Juifs occupent des postes importants au sein de l’administration russe. C’est bien la fin de la période pendant laquelle la judéité n’ouvrait que peu de perspectives en Russie.

Depuis le début, Vladimir Poutine souhaite rapprocher la Russie d’Israël pour des raisons de technologie et de convergence stratégique. Pour ce faire, il y a mis un enthousiasme et un courage exceptionnel. En faisant de Chypres partie intégrante de l’establishment financier russe, Poutine a noué des liens étroits avec ce pays nourrissant une grande sympathie envers Israël. A travers l’opérateur chypriote, une alliance est née pour assurer la défense de la prospection du gaz en Méditerranée orientale et limiter les inconvénients de la rupture tant russe qu’israélienne avec Erdogan. Sur ces points, une convergence est née. La Russie anime avec Chypres, Israël et la Grèce -ce qui est la grande surprise de ces dernières années- une force de dissuasion en Méditerranée qui vise à la fois à rendre cette région indépendante en matière d’hydrocarbure et à dissuader la Turquie de toute aventure militaire.

Grâce à un dialogue quasi quotidien entre Poutine et Netanyahou, ce dernier a réussi à faire comprendre le point de vue d’Israël sur sa sécurité et sur la question nucléaire iranienne. Mais inversement, Poutine a aussi fait comprendre à Netanyahou que la Russie ne peut jouer qu’un rôle positif en faisant évoluer la situation syrienne et en confortant les modérés iraniens à se sortir du piège que les extrémistes du régime leur tendent. Dans ces deux dossiers, des accords pragmatiques ont été conclus entre Israël et la Russie, notamment pour la réexportation de drones vendus par Israël à la Russie vers l’Iran ! Malheureusement, les conditions ont été ensuite violées par les Iraniens.

Et les Etats-Unis ? Poutine a toujours privilégié une complémentarité avec les Etats-Unis. Même s’il est maladroit et s’il se met à dos les opinions internationales, Poutine a toujours voulu s’entendre avec les Américains et non pas rompre avec eux. Dans sa naïveté, Poutine a même pensé que les déclarations pro-russes de Trump ouvraient des perspectives intéressantes. Malheureusement, Trump est un fou et un démagogue dangereux. Poutine ne l’avait pas vu et c’est pourquoi il se retrouve  aujourd’hui fragilisé. Toutefois, ni les Russes ni les Israéliens ne veulent former une alternative à l’alliance avec les Etats-Unis. Israël ne peut d’ailleurs que jouer le rapprochement entre ces deux grandes puissances pour qu’elles agissent en sa faveur au Moyen-Orient. Le but étant d’avoir un cerveau non pas hémiplégique, mais un cerveau irrigué de ses deux côtés : le passé d’Israël étant incarné par la Russie et son avenir par l’Amérique.


 
 

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