Israël

Iran-Israël : la guerre ouverte

Vendredi 1 juin 2018 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°884 (1024)

Pour la première fois, des affrontements militaires ont directement opposé Iraniens et Israéliens après des années de discrètes confrontations indirectes. A l’heure où le président américain Trump bouscule le jeu régional en sortant de l’accord nucléaire iranien, à la grande satisfaction de Benjamin Netanyahou, une guerre entre Téhéran et Jérusalem ne paraît plus improbable.

Réunion entre le Premier ministre Netanyahou, le ministre de la Défense Avigdor Lieberman et le chef d’état-major de Tsahal Gadi Eizenkott après le crash d’un F-16 israélien envoyé pour intercepter un drone syrien rempli d’explosifs, 10/2/2018

Israël semblait frappé d’une étrange schizophrénie le 8 mai dernier après que Trump eut annoncé le retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire iranien. Tour à tour euphorique puis angoissé, il donnait une image étonnamment fébrile pour un pays habitué à la guerre. Même les journalistes israéliens, pourtant rompus à l’exercice de l’analyse en temps de crise, cédèrent à la panique. Le discours du Président américain à peine achevé, ils s’alarmaient des informations de Tsahal appelant à ouvrir les abris dans tout le nord du pays. Comme si l’Iran allait aussitôt appeler à détruire Israël. Au matin, la vie reprenait son cours, même sur le pourtant très exposé plateau du Golan, où les agriculteurs furent autorisés à regagner leurs champs et les écoliers leurs classes. Impossible pour eux de sécher les cours en invoquant une apocalypse imminente.

L’attaque iranienne survint le lendemain. Dans la nuit du 9 au 10 mai, l’Iran lança depuis la Syrie une vingtaine de roquettes contre des avant-postes israéliens sur le Golan, toutes interceptées par le dôme de fer, certaines retombant en Syrie, voire au Liban. En riposte, Tsahal frappa 50 cibles militaires, tuant 27 soldats, dont 11 Iraniens, et détruisant « l’ensemble des infrastructures iraniennes en Syrie », selon le ministre de la Défense Avigdor Lieberman. Au petit matin, côté israélien, dans un paysage intact sans aucun stigmate des affrontements de la veille, la routine reprenait déjà ses droits et les habitants exprimaient leur sérénité, mélange de fatalisme et de foi aveugle en Tsahal. Il est vrai que grâce à son puissant raid -la plus importante opération sur le Golan depuis la guerre de Kippour en 1973-, l’armée venait de les débarrasser pour un moment d’une possible attaque de l’Iran à partir du territoire syrien.

Une opération préventive israélienne

En fait, l’attaque iranienne n’avait rien à voir avec la sortie américaine de l’accord nucléaire. C’était la riposte au bombardement israélien du 9 avril contre la base T4, près de Palmyre en Syrie ; un bombardement lui-même mené en réaction à l’envoi depuis cette base, le 10 février dernier, d’un drone iranien bourré d’explosifs. A l’époque, Israël avait pu l’intercepter, mais perdit un avion de chasse F-16 dans ce qui était alors les tout premiers affrontements directs entre Iraniens et Israéliens. D’où la volonté d’en découdre avec la force chiite al-Qods occupant cette fameuse base T4 [voir encadré]. Le raid israélien avait tué sept Iraniens, dont le colonel Medhi Deghan, commandant de l’unité des drones. « C’était la première fois que nous attaquions des cibles iraniennes vivantes, à la fois des installations et des drones », reconnaîtra un officiel de Tsahal au New York Times.

Désormais engagés dans un combat direct, les Israéliens s’attendaient donc à une énième réplique de l’Iran. Plusieurs scénarios d’attaque étaient possibles -à partir du Liban ou de la Syrie-, la seule question étant : quand ? Les premières roquettes lancées sur le plateau du Golan deux jours après l’annonce tonitruante de Trump ont servi de déclencheur à la charge de la Heyl HaHavir, pensée depuis longtemps comme une vaste opération préventive contre l’Iran.

Netanyahou, le Colin Powell de Donald Trump ?

La proximité des deux événements -le retrait américain de l’accord nucléaire et la destruction des infrastructures iraniennes- a achevé de mêler dans les esprits deux dossiers pourtant distincts : l’accord nucléaire iranien et la guerre en Syrie.

Tous les observateurs militaires s’accordent à dire, même en Israël, que l’accord nucléaire signé à Vienne en juillet 2015 est le « moins pire » et qu’il éloigne la menace d’une bombe iranienne. Si l’Iran a dû renoncer à son programme nucléaire, en revanche, il est vrai qu’il a considérablement renforcé sa présence dans la région, du Yémen au Liban en passant par la Syrie. Or, l’une des faiblesses de l’accord de Vienne est de traiter uniquement du nucléaire, sans évoquer le programme balistique de l’Iran, ni sa volonté expansionniste dans la région.

Netanyahou a tôt fait d’alerter sur ces différentes menaces, en prenant soin de les amalgamer pour mieux susciter l’effroi. C’est ainsi qu’il a donné une conférence de presse le 30 avril depuis le siège du ministère de la Défense à Tel-Aviv pour révéler « comment l’Iran a dupé le monde sur son programme nucléaire » et « comment il le dupe encore ». Et de dévoiler face caméra une partie des archives secrètes iraniennes : 55.000 pages, 186 CD, soit une demi-tonne de documents subtilisés à Téhéran. C’est sans conteste l’une des plus brillantes opérations du Mossad. Le problème est que ces archives étaient connues de l’Agence internationale à l’énergie atomique depuis 2011. Pire, elles justifient la pertinence de l’accord de Vienne, qui a bien gelé le programme nucléaire iranien.

En se livrant à une mise en scène outrancière, comme jadis Colin Powell agitant des fioles d’anthrax pour dénoncer les armes de destruction massives de Saddam Hussein, Netanyahou participe à une escalade dangereuse. Qui pourrait faire de l’Iran le nouvel Irak, s’inquiètent certains.

Un saut dans l’inconnu

C’est peu dire que la sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire inaugure une ère d’instabilité au Moyen-Orient. L’accord de Vienne déchiré, c’est la parole de la première puissance mondiale qui perd tout crédit. Il sera bien difficile aux autres signataires de préserver le traité, d’autant que les sanctions financières américaines vont s’abattre sur tous. A Téhéran, les plus radicaux sortent renforcés face au président Rohani et pourraient être tentés de reprendre le programme nucléaire. Ce qui provoquera une course aux armements dans la région, l’Arabie saoudite et l’Egypte étant les premières à vouloir se doter de la bombe face à l’ennemi chiite.

La menace iranienne contre Israël pourrait être réactivée par la force al-Qods en Syrie ou resurgir sur un autre théâtre, même si les risques semblent réduits à court terme. Au Liban, le Hezbollah en est encore à savourer sa victoire aux législatives. A Gaza, un Hamas exsangue s’essaie à une stratégie soi-disant pacifiste avec la Marche du retour. Surtout, la Russie n’appuiera pas une offensive contre Israël (lire L’opinion d’Alexandre Adler en p.6). En témoigne l’honneur que Poutine a fait à Netanyahou en l’invitant au défilé militaire du 9 mai sur la place Rouge. Et sans doute n’était-il pas mécontent de voir le lendemain l’Iran malmené sur le territoire de son allié syrien par le raid de Tsahal.

Reste la plus grande inconnue : une guerre directe avec l’Iran. La stratégie de Trump pour contraindre le régime iranien à de nouveaux accords, voire provoquer sa chute, risque au contraire de le raidir. Les faucons Bolton et Pompeo auxquels Trump vient de remettre les rênes militaires et diplomatiques songent peut-être à une offensive. Bolton écrivait ainsi en 2015 : « Pour stopper la bombe iranienne, il faut bombarder l’Iran ». Le fougueux prince saoudien Mohammed Bin Salmane pourrait se lancer dans un conflit afin de s’allier durablement à Trump. Et Netanyahou, qui ne cesse depuis 1996 de désigner l’Iran, sans jamais oser le frapper, pourrait y être poussé. En tout cas entre Jérusalem et Téhéran, désormais, la guerre est ouverte.

La force al-Qods

Sous le doux nom d’al-Qods - « Jérusalem », l’unité d’élite des Gardiens de la Révolution est chargée d’exercer les basses œuvres pour protéger à tout prix le régime des Ayatollahs et exporter la Révolution islamique dans le monde.

Depuis sa création en 1990, on lui doit les pires exactions contre les opposants de l’intérieur. C’est aussi elle qui mène les opérations ciblées à l’étranger. Elle a ainsi poursuivi le dernier ministre du Shah, Chapour Bakhtiar, jusqu’à son domicile français pour l’égorger en août 1991, ou encore assassiné l’ambassadeur saoudien à Washington en 2011. C’est encore elle qui est soupçonnée d’avoir fomenté les attentats parmi les plus sanglants : l’attaque à la bombe contre l’ambassade d’Israël en Argentine, qui a fait 29 morts en 1992, et l’attentat deux ans plus tard contre le Centre communautaire juif de Buenos Aires, où 85 personnes ont été tuées. En 2008, l’ancien chef de la Sécurité intérieure américaine décrivait la force Al-Qods comme un groupe terroriste de premier plan, qui « ferait passer al-Qaïda pour une équipe de deuxième ligue ».

L’armée de l’ombre du régime est à la manœuvre dans tout le Moyen-Orient. Elle a longtemps servi au Liban, où elle a formé les combattants les plus aguerris du Hezbollah. A Gaza et en Cisjordanie, elle soutient, appuie et entraîne le Hamas et le Djihad islamique, dont la force armée s’appelle justement les « Brigades Al-Qods ». On la retrouve aussi auprès des milices chiites en Afghanistan, en Irak et en Syrie.

Depuis le déclenchement du Printemps arabe, la Syrie est son terrain d’expérimentations. Le chef de la Force, Qasem Soleimani, un intime de l’Ayatollah Khamenei nommé à la tête de la force en 1998, a parfois été critiqué pour sa gestion de la guerre contre les rebelles, mais c’est bien son engagement contre Daesh qui lui a sauvé la tête quand les Américains ont songé à l’éliminer. Alors que le régime d’Assad est en passe de remporter la guerre, grâce à l’Iran et au renfort russe, Soleimani est l’architecte du repositionnement de la force al-Qods face à Israël.

 
 

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