L'humeur

BDS à l'envers

Mardi 4 juillet 2017 par Joël Kotek
Publié dans Regards n°865 (1005)

Les autorités israéliennes sont constituées de gens formidables. D’un côté, ils vous enjoignent, non sans raison, à lutter avec la dernière énergie contre BDS, ce mouvement de boycott pseudo-citoyen qui entend interdire au moindre artiste européen ou américain de se produire en Israël, de l’autre, ils n’aspirent qu’à étouffer leurs propres voix dissidentes. En janvier 2016, une organisation d’extrême droite israélienne Im Tirtzu en était arrivée à traiter une centaine d’ONG et de personnalités, dont les écrivains Amos Oz et David Grossman, d’« agents étrangers œuvrant contre l’Etat ».

Si la campagne d’Im Tirtzu provoqua des condamnations quasi unanimes de la classe politique israélienne, elle n’en est pas moins significative de la nouvelle culture politique de la droite israélienne qui consiste à disqualifier, à étouffer, à condamner toute voix dissidente, fut-elle sioniste. Quelques mois plus tard, en effet, la Knesset adoptait la loi dite de « transparence », obligeant désormais les ONG, à l’exemple de Shalom Archav, à préciser l’origine de leurs donations. Non sans raison, le chef de l’opposition israélienne, Isaac Herzog, en vient à la qualifier « de bourgeon du fascisme naissant qui s’insinue dans la société israélienne ». L’objectif du pouvoir israélien apparaît des plus clairs : tout à la fois de cadenasser la société civile israélienne et d’intimider ses représentants les plus emblématiques.

Dernier exemple en date, la tentative en juin dernier, d’un membre du Likoud, Arnon Giladi, d’interdire un concert organisé par l’Institut Arava en l’honneur de la chanteuse Achinoam Nini, alias Noa. En cause, les idées plutôt progressistes de la chanteuse, connue pour son soutien affirmé à la solution à deux Etats et à la coexistence entre Juifs et Arabes, que le conseiller municipal likoudnik de Tel-Aviv eut tôt fait de qualifier de « valeurs antisionistes » : « Comment cela se fait-il, qu’une chanteuse comme Nini, qui s’exprime en contradiction avec les valeurs du sionisme et de l’Etat d’Israël, puisse recevoir un honneur tel que celui-ci dans l’auditorium de Tzavta ? A mon grand mécontentement, Nini est parvenue à se construire une carrière réussie en diffamant le nom d’Israël dans le monde entier ». La réponse de l’intéressée ne se fit pas attendre : « Tout ce qu’il dit, ce sont des mensonges calomnieux. Il fraye avec les pires sortes d’incitations [à la haine] connues en Israël. Il y a un nombre infini d’autres personnes qui font un travail merveilleux en Israël et qui ont le sentiment qu’Israël devrait vivre dans la paix, et attaquer cela, c’est à la fois antisioniste et vraiment laid ». Israël n’étant pas (encore) à l’heure turque ou russe, le concert ne fut évidemment pas annulé. Reste que cet épisode n’en est pas moins symptomatique des velléités totalitaires de la droite israélienne. Non sans raison, c’est à Netanyahou que s’en prit en dernier ressort la délicieuse Noa : « Il est le premier à encourager les incitations [à la haine]. Il donne le parfait exemple en lançant des incitations contre tous ceux qui lui sont défavorables. Ça vient d’en haut et ça traverse toutes les strates de la société ».

Qu'on se le dise, les insinuations sans nuances, les propos calomnieux envers des personnalités hors de tout soupçon dénotent un climat délétère. Et c’est bien en cela que le documentaire sur le nouvel antisémitisme déprogrammé par la chaîne franco-allemande ARTE m’a posé un réel problème. Comment ses auteurs en sont-ils venus à nous vendre que B’Tselem, l’une des ONG les plus influentes, donc dérangeantes d’Israël, flirtait avec le négationnisme ? Même les accusations mensongères ne sont jamais sans effets : comment oublier les affiches montrant le premier ministre Yitzhak Rabin en uniforme SS, brandies lors de manifestations qui précédèrent son assassinat par un extrémiste juif en novembre 1995 ?

Face à ce nouvel ethos de la droite israélienne, il ne saurait y avoir d’autre solution que la sanctuarisation de la liberté d’expression, sauf évidemment dans le cas de l’abus de cette liberté (calomnie, propos discriminatoires, incitation à la haine raciale et à la violence). Cela vaut pour toutes les ONG israéliennes et ce, y compris les plus dérangeantes. Cela vaut également pour cette poignée d’universitaires fous (je reprends ici un concept de mon maître Jean Stengers) qui sévit sur les campus israéliens. S’ils ne sont pas l’honneur d’Israël, ils en sont les garants, évidemment, par l’absurde. La liberté d’expression des pensées et des opinions est en effet le principal marqueur démocratique. Je ne vois pas comment Israël pourrait continuer à se targuer d’être la seule démocratie d’Israël tout en exigeant, ici, le contrôle des ONG et là, la mise au pas de ses artistes, de ses universitaires ou encore de ses députés. Comme le rappelle fort judicieusement George Orwell : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ».

Le vrai test de toute démocratie, c’est quand le pouvoir laisse la liberté de dire et de publier des idées qu’il juge, même à juste titre, offensantes. Rien n’est plus dommageable au devenir démocratique que l’orthodoxie, qu’elle soit religieuse, politique ou culturelle. Notre « supériorité intellectuelle » ne s’est jamais nourrie que de notre pensée hétérodoxe, de notre esprit de contradiction, de nos querelles internes, de nos divisions saines et fécondes. Deux Juifs, trois opinions… Non, peut-être !

 

 


 

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  • Par Daniel Donner - 17/08/2017 - 8:03

    "Le vrai test de toute démocratie, c’est quand le pouvoir laisse la liberté de dire et de publier des idées qu’il juge, même à juste titre, offensantes. Rien n’est plus dommageable au devenir démocratique que l’orthodoxie, qu’elle soit religieuse, politique ou culturelle."

    Cher monsieur Kotek, j'aimerais bien que vous nous disiez ce que vous pensez de certaines Universites israeliennes ou dans certaines facultes (Sciences Humaines pour ne rien nommer) il est indefendable de presenter des idees non conformes avec le courant actuel du professoriat. En avez-vous entendu parler? Ca me ferait tres plaisir de vous lire aussi a ce propos.