CCLJ Spécial 60 ans

Soixante ans de judaïsme laïque

Mardi 4 Février 2020 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1058

A travers les combats qu’il mène depuis 60 ans, le CCLJ a contribué au rayonnement de l’identité juive laïque. Ce 60e anniversaire est l’occasion de dresser un bilan, mais aussi d’envisager les défis actuels et ceux des soixante prochaines années.

David Susskind "Suss"

Au commencement il y a une bande d’amis. Des Juifs ayant survécu à la Shoah. Qu’ils soient sionistes de gauche, bundistes ou communistes en rupture avec le parti, ils sont tous guidés par la foi en un avenir meilleur. Parmi eux, il y a un homme qui se distingue par son charisme, son énergie et surtout, sa formidable capacité de mobilisation : David Susskind (« Suss »). « Même si la sociologie juive bruxelloise était propice à l’émergence d’une organisation juive laïque, le succès du CCLJ repose aussi sur la personnalité de Suss », confirme sa femme Simone Susskind, présidente du CCLJ de 1985 à 1995. « Sa capacité à mobiliser des gens autour d’un projet fédérateur a permis à cette organisation de s’imposer au sein de la communauté juive ».

En créant le CCLJ en 1959, Suss et ses camarades jettent un pavé dans la mare, car la vie juive bruxelloise rime encore avec synagogues et rabbins. « Ils n’ont pas seulement créé un centre communautaire de plus, ils ont surtout proposé une nouvelle définition de l’identité juive qui permet aux Juifs de se revendiquer, de s’organiser et de vivre en tant que Juifs, mais sous une forme laïque », insiste Henri Gutman, président du CCLJ entre 2010 et 2017.

Le projet du CCLJ repose sur un message clair : l’identité juive ne se réduit pas à la religion. On peut être athée, non pratiquant tout en étant un Juif conscient appartenant au peuple juif. Par ailleurs, les militants du CCLJ expriment également leur attachement aux valeurs démocratiques et aux droits de l’homme : « La laïcité, l’humanisme, le dialogue, la main tendue vers l’Autre sont les piliers sur lesquels le CCLJ fonde son action », précise Michèle Szwarcburt, la fille de David Susskind, présidente du CCLJ entre 1998 et 2010.

Le CCLJ propose des activités communautaires (conférences, cours d’hébreu, cercle de lecture, danses israéliennes, table de conversation yiddish, etc.), des fêtes juives (Rosh Hashana, Hanoucca, Seder de Pessah), et un programme de Bar et Bat-Mitzva laïque dont le succès se vérifie chaque année. Avec sa crèche Nitzanim-Rachel Kemp, son école Shalom Alehem pour les 3 à 7 ans, et son mouvement de jeunesse unique, la Jeunesse juive laïque (JJL), adressé aux 6-18 ans, les trois réunis dans la Maison des jeunes Irène et Charles Knoblauch, le CCLJ assure à la jeunesse la transmission de valeurs juives et universelles. Sans oublier les nombreux combats auxquels il a toujours pris part : la lutte contre l’antisémitisme, le négationnisme, la mémoire de la Shoah, la solidarité active envers les communautés en détresse (les Juifs d’URSS, les prisonniers juifs de Damas) et le règlement du conflit israélo-palestinien. « Le conflit israélo-palestinien a évidemment accompagné le CCLJ depuis les années 1960, car la question qui se pose depuis le début de notre engagement en faveur d’une solution négociée est précisément l’avenir d’Israël », résume Simone Susskind. « Et ce combat, nous l’avons mené en prônant l’ouverture et le dialogue parce que cela ne fait qu’exprimer les valeurs humanistes sur lesquelles le CCLJ s’est construit ». Si ce combat est prioritaire, c’est surtout parce qu’il exprime l’attachement viscéral du CCLJ à l’existence d’Israël. « C’est notre attachement à Israël, démontré tout au long de notre histoire, et notre intérêt pour tout ce qui s’y passe qui nous donnent le droit de nous préoccuper de son avenir et de défendre la solution à deux Etats, soutenue par une majorité d’Israéliens, qui seule pourra assurer le maintien d’un Etat juif et démocratique », assure Menia Goldstein, président du CCLJ entre 2017 et 2019.

En raison des valeurs qui le guident, le CCLJ s’investit aussi activement dans la lutte contre le racisme et l’extrême droite et exprime sa solidarité envers les victimes des autres génocides du 20e siècle (Arméniens et Tutsi).

Institution communautaire

Aujourd’hui, le CCLJ est devenu une véritable institution communautaire. Cette légitimation du judaïsme laïque a permis à énormément de Juifs de s’affirmer comme Juifs laïques, sans qu’ils ne soient marginalisés ni mis au ban de la communauté juive. Paradoxalement, cette évolution n’a pas placé le CCLJ au cœur de l’establishment communautaire. Le combat qu’il mène pour la solution des deux Etats (Israël/ Palestine) l’en a toujours empêché. Et la conjonction de l’affirmation du judaïsme laïque et du combat pour les deux Etats contribue même à l’éloigner de l’establishment. « Un ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles était enthousiasmé par notre engagement en faveur de la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël, mais ne comprenait pas pourquoi nous nous embarrassions avec le judaïsme laïque », se souvient Henri Gutman. « Et inversement, une ambassadrice d’Israël saluait notre attachement à l’identité juive laïque, mais nous reprochait nos positions critiques sur Israël ! ».

Dans l’éventail des différentes branches du judaïsme, le CCLJ est aujourd’hui celle qui représente le mieux les Juifs non croyants ou non pratiquants qui veulent affirmer leur judéité, tout en exerçant
pleinement leur citoyenneté. « Dans sa programmation et les combats qu’il a menés, le CCLJ a réussi à concrétiser cette double affirmation », observe Isi Halberthal, président du CCLJ depuis 2019. « Il s’inscrit  ainsi dans la tradition talmudique selon laquelle la loi du pays est la loi (Dina malhouta dina) ». Le CCLJ doit surtout renforcer cette conception d’une identité juive qui s’appuie sur deux jambes (juive et citoyenne). « Lorsque la jambe juive se perd entre le nationalisme et le souvenir de la Shoah, l’identité juive devient intolérante et mortifère », estime Isi Halberthal. « La jambe citoyenne doit aussi être renforcée en montrant que nous pouvons être communautaires et impliqués dans la vie de la cité sans qu’il n’y ait la moindre contradiction. Nous devons donc combattre le communautaire lorsqu’il se transforme en communautarisme et qu’il pousse au repli sur soi, sur des valeurs contraires à celles de la démocratie ».

Valeurs de respect et citoyenneté

Le programme d’éducation à la citoyenneté « La Haine, je dis non ! », créé sous la présidence de Michèle Szwarcburt, répond à cette double exigence. « La Haine, je dis non ! témoigne de notre engagement citoyen au sein de la société belge », fait remarquer Michèle Szwarcburt. « Nous étions des enfants d’immigrés et aujourd’hui que nous sommes pleinement intégrés à la Belgique, nous nous faisons un devoir de tendre la main vers l’autre, en transmettant des valeurs de respect et de citoyenneté à des jeunes de toutes les écoles. Nombre de ces jeunes n’ont jamais vu un Juif de leur vie. C’est pourquoi cette réalisation, qui fait du CCLJ un centre ressources reconnu par la Fédération Wallonie-Bruxelles, nous permet de contribuer ici et maintenant au vivre-ensemble qui ne se construit qu’avec l’éducation et la jeunesse ».

Pour que le CCLJ puisse poursuivre ses activités dans les 60 prochaines années, il doit à la fois rester fidèle aux valeurs fondatrices et relever de nouveaux défis. « Ce questionnement n’est pas nouveau », se souvient Michèle Szwarcburt. « Fin des années 1990, durant les années d’Oslo, nous avons entamé une réflexion en vue d’envisager l’avenir du CCLJ quand la paix aboutira entre Israéliens et Palestiniens. Suss avait alors suggéré une profonde réflexion sur l’identité juive. Mais aujourd’hui, tout cela n’est évidemment plus d’actualité puisque tous les efforts de paix se sont effondrés et le regain d’antisémitisme menace notre avenir en Europe. Nous avons donc le devoir de continuer nos combats, tout en demeurant forts et ouverts. Nous devons surtout partager nos expériences avec les jeunes générations pour qu’elles puissent mener ces combats. Un jour, un journaliste belge m’a dit que le CCLJ est un phare dans l’obscurité. Je ne peux que souhaiter une seule chose aux jeunes qui vont reprendre le flambeau, c’est qu’ils continuent de faire du CCLJ un phare qui éclaire la communauté juive et la société belge ».

Un espace de convivialité

Le premier des défis est de faire en sorte que la tranche des 30 et 40 ans soit mieux représentée au CCLJ. Et pour ce faire, il reste une chose que les instruments contemporains de communication ne remplaceront jamais : la convivialité. « On ne peut vivre toute la journée devant un écran et on ne peut pas être juif tout seul », fait valoir Henri Gutman. « Bien qu’il porte des idées politiques, le CCLJ doit s’affirmer aussi et surtout comme un espace de convivialité. C’est d’autant plus nécessaire si nous voulons transmettre un judaïsme synonyme de plaisir. Et d’ailleurs c’est conforme à l’histoire du CCLJ. Dans les années 1970 et 1980, les gens se réunissaient au CCLJ le vendredi soir, même quand il n’y avait pas de conférence ».

Isi Halberthal, qui accorde beaucoup d’importance à la connaissance du judaïsme et à la transmission de la culture juive, ne néglige pas non plus cette dimension de convivialité qu’il associe au rituel et aux fêtes. « La culture ou la connaissance doit être accompagnée de rituels. Sinon c’est sec comme un vieux parchemin », déplore-t-il. « Sans émotion, on s’identifie difficilement à une culture. Si la culture est injectée dès l’enfance avec l’émotion et les rituels, on ne l’oublie jamais et on peut transmettre aux générations suivantes. A côté de nos conférences et nos débats, les fêtes juives et nos rites de passage doivent être célébrés avec la même importance ».

A l’heure des bilans, les plus critiques ne manqueront pas d'adresser des reproches au CCLJ. C’est inévitable, d’autant plus qu’une organisation comme le CCLJ n’a jamais fait l’unanimité. Une chose est certaine. Même si le CCLJ n’a pas remporté le combat pour la paix entre Israéliens et Palestiniens et même si le judaïsme laïque n’a pas pu essaimé dans d’autres pays
européens, cette organisation continue de mobiliser un nombre considérable de Juifs de Belgique autour de valeurs juives humanistes là où ceux qui ont prôné le repli sur soi ou une conception plus fermée du judaïsme ont été contraints de cesser leurs activités.  

Les présidents du CCLJ depuis sa création en 1959

Ils ont tous assumé cette fonction aux côtés de militants actifs et enthousiastes. Loin d’être des présidents omnipotents, ils se sont surtout distingués par leur militantisme et leur dévouement aux combats du CCLJ. Avec la même détermination, ils se sont efforcé de faire du CCLJ une maison juive ouverte à tous, en veillant à transmettre ses valeurs humanistes aux générations suivantes.

David Susskind (1959-1984)
Charles Knoblauch (1975-1977)
Simone Susskind (1985-1995)
Michèle Szwarcburt (1996-2010)
Henri Gutman (2010-2017)
Menia Goldstein (2017-2019)
Isi Halberthal (2019-)

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Amos Zot - 12/02/2020 - 9:50

    L'intuition formidable de Suss fut en fait de théoriser ce que de nombreux Juifs ressentaient confusément à savoir qu'il existe un judaïsme laïc . En d'autres termes, qu'on peut être athée ,se sentir profondément Juif et donc faire partie du peuple juif.
    Le CCLJ en cette matière peut s'enorgueillir de très nombreux succès : organisation des fêtes juives, rites de passage (Bar et bat mitzvah laïques, …), conférences culturelles ,...
    Pourquoi ce judaïsme laïc n'a pas ou peu essaimé? Sans doute pour diverses raisons mais l'une d'elles et sans doute la plus importante est certainement que le CCLJ a privilégié un autre objectif à savoir la critique d'Israël.
    Certains dans les milieux religieux, refusent systématiquement toute critique d'Israël venant de la diaspora.
    En réalité, aucun Etat ou gouvernement n'est parfait et Israël n'échappe pas à la règle. Israël est une démocratie qui est en guerre depuis sa création en 1948.
    Israël et son gouvernement peuvent être critiqués mais en utilisant les mêmes critères que ceux utilisés dans la critique des autres pays .
    A ce niveau, le CCLJ ou en tous les cas, nombreux de ses dirigeants ou intervenants dans le journal "Regards" usent trop souvent à l'encontre d' Israël de doubles standards .
    J'espère donc que pour les prochaines soixante années, le CCLJ essaiera d’être plus objectif à l'égard d'Israël.
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