Au CCLJ

"Rwanda, Un génocide en héritage - Les jeunes parlent" Témoignages au cœur des familles

Mardi 2 avril 2019 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1041

Dans le cadre de la 25e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, André Versaille nous propose en avant-première son nouveau documentaire Rwanda, un génocide en héritage – Les jeunes parlent. Une nouvelle lecture des traces laissées par le crime au sein de la jeune population rwandaise, des témoignages recueillis au cœur des familles à voir le vendredi 5 avril 2019 à 20h au CCLJ.

 
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    Beaucoup de films ont été déjà été réalisés sur le sujet, qu’apporte celui-ci de neuf ?

    Ces films concernent essentiellement le génocide des Tutsi proprement dit. Mon propos est différent : je m’intéresse aux effets du génocide sur la population, et sur un temps assez long, vingt ans et maintenant 25 ans. Mon film précédent, Rwanda, la vie après - Paroles de mères, s’attachait à montrer la douleur post-génocidaire des femmes tutsi violées, devenues mères de l’enfant de leurs tortionnaires. Je voulais que le public saisisse le très long cheminement (dix ans, 15 ans, parfois plus encore) qu’il aura fallu à ces femmes avant de pouvoir devenir pleinement des mères. Ce film-ci est la suite du précédent. Vingt-cinq ans après le génocide, une nouvelle génération arrive à l’âge adulte. Si elle n’a pas connu le génocide, elle en est l’héritière. A quoi fait-elle face ?

    Comment les intervenants ont-ils été choisis ? Etait-ce difficile d’entrer au cœur des familles ?

    Dans le film précédent, je n’ai donné la parole qu’à des victimes, les femmes tutsi. Dans celui-ci, j’ai tenu à recueillir des témoignages de jeunes des deux ethnies : Tutsi, bien sûr, mais également Hutus ; des enfants de femmes victimes, mais aussi de génocidaires, de couples mixtes, et même d’enfants nés de femmes tutsi violées par des génocidaires…

    Fin mai, je suis parti seul avec ma caméra faire un tournage de repérage. Lors de mes deux voyages en 2013, je m’étais lié avec Godelieve Mukasarasi (Godelieve est une « juste », une Hutu qui en 1994 avait radicalement refusé d’obéir aux mots d’ordre des génocidaires, donc encore plus haïe que les Tutsi par les partisans du Hutupower) et c’est elle qui m’avait conduit à travers les collines à la rencontre des femmes qui avaient témoigné. Javais bien sûr gardé des contacts réguliers avec elle et lavais tenue au courant des projections du film dans les festivals de cinémas et les ciné-clubs. C’est donc tout naturellement que j’ai refait appel à elle pour rencontrer ces jeunes. C’est ainsi que j’ai pu recueillir les témoignages d’une trentaine de jeunes âgés de 14 à 25 ans. Comme j’avais bénéficié de la confiance des mères, ces jeunes m’ont très bien accueilli.

    Beaucoup de familles entretiennent-elles aujourd’hui encore les non-dits ?

    Oui, et c’est un de mes étonnements. En filmant ces jeunes lors de mon tournage de repérage, je me suis aperçu que, pour la plupart, ces jeunes ne connaissaient pas l’histoire de leurs parents. C’est l’un de ses problèmes : la chape de silence. C’est pourquoi, en les retrouvant en janvier dernier, j’ai voulu convaincre deux jeunes d’interviewer eux-mêmes leur parent devant la caméra. Il n’était évidemment pas question de mises en cause, et encore moins de règlements de compte, mais je pensais qu’au bout de 25 ans, il devait être enfin possible, pour ces parents, de transmettre à leurs enfants leurs « préhistoires » en quelque sorte. Ce fut long, ce ne fut pas simple, mais ils ont fini par accepter. Et leurs parents également. Cela a donné les deux moments les plus forts - pour ne pas dire les plus bouleversants du film : au début, on voit une Hutu de 21 ans interroger son père, génocidaire condamné à 11 ans de prison, sur sa conduite pendant les trois mois de massacres. Et le film se termine sur l’échange entre un jeune homme de 25 ans, né du viol d’une Tutsi par un génocidaire lorsqu’elle avait 16 ans : il lui dit sa souffrance de ne rien savoir sur son père ; elle lui parle du calvaire qu’elle a vécu, et de l’homme qui l’a violée…

    Comment la société fait-elle pour favoriser la parole ?

    En fait, on ne peut pas dire que l’on favorise la parole. Le mot d’ordre est « Réconciliation ! » Lorsque l’on parle du génocide, on nous répond souvent : « Oui, ce fut horrible, mais ce fut le 20e siècle ! Il ne faut pas regarder en arrière, il faut aller de l’avant ! Il n’y a plus de Hutu ! Plus de Tutsi ! Nous sommes tous des Rwandais… ».

    La jeunesse joue-t-elle aujourd’hui un rôle de premier plan dans la réconciliation nationale ?

    Oui. Dès l’école, on lui enseigne, voire inculque le programme « Je suis Rwandais » qui prône la réconciliation en vue d’ériger un nouveau Rwanda de paix et de prospérité. Et les 30 jeunes que j’ai rencontrés glorifient ce programme et disent s’être engagés à le suivre. Ils m’ont fait penser aux jeunes communistes des années 30, ou aux jeunes Sabras des années 50-60 : Vers un avenir radieux !… Réconciliation volontariste ? Marche forcée ? Peut-être, mais quelle serait l’alternative dans un pays qui a été dévasté à ce point ?


     
     

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