Au CCLJ

Opération Turquoise - Guillaume Ancel : un témoignage sans appel

Vendredi 1 juin 2018 par Ina Van Looy
Publié dans Regards n°884 (1024)

Ancien lieutenant-colonel de l’armée de terre française, Guillaume Ancel a couché par écrit ce qu’il a fait et vu au Rwanda entre le 1er juillet et le 5 août 1994 dans le cadre de l’opération Turquoise (du 22 juin au 21 août 1994). Une opération menée par la France avec l’accord de l’ONU, officiellement toujours qualifiée de strictement humanitaire. Il nous fera l’honneur de sa présence au CCLJ le jeudi 7 juin 2018 à 20h.

 
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    Guillaume Ancel, dans Rwanda, la fin du silence (Les Belles Lettres, mars 2018), vous livrez votre témoignage de l’opération Turquoise qui s’éloigne de la version officielle française.

    Mon témoignage ne s’éloigne pas de la version officielle française, il est contradictoire, voire incompatible avec cette version. Cela fait 25 ans que j’entends, en France, une histoire qui n’est pas celle que j’ai vécue au Rwanda.

    L’opération Turquoise, à ses débuts, a été une opération militaire pour venir au secours du gouvernement, alors qu’il perpétrait un génocide contre la population tutsi. La mission à laquelle je participais, et qui a été avortée, devait stopper l’avancée de l’armée du FPR (Front patriotique rwandais, armée des exilés tutsi) dans la forêt de Nyungwe. Cela ne signifie pas que nous n’avons pas accompli des actions humanitaires par la suite, comme le livre mon témoignage ; mais nous avons également livré des armes aux FAR (Forces armées rwandaises - armée du gouvernement génocidaire) en déroute dans l’actuelle République démocratique du Congo et facilité la fuite de certains hauts responsables hutu.

    Ces dernières années, votre témoignage a été relayé par la presse. Pourquoi cette nécessité de l’écrire ?

    En 2005, je quitte l’armée pour embrasser une carrière dans le civil. Je retrouve ma liberté d’expression. Les années suivantes, je tente de livrer mon témoignage à deux journalistes de renom, ils me répondent : « Tout cela est connu ». Je m’éloigne en pensant que je n’ai rien de neuf à apporter dans la clarification du rôle de la France au Rwanda. Cependant, après avoir vécu le siège de Sarajevo en 1995, et avec en mémoire nos fantômes de la guerre d’Algérie, je ne peux en rester là. En 2014, je publie en ligne un roman Vents sombres sur le lac Kivu (The BookEdition.com). Un mois plus tard, je témoigne au cours d’un colloque à la Fondation Jean Jaurès auquel assiste Paul Quilès, ancien président de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda (1998). Sa réaction à mon endroit ne me laisse aucun doute : je possède des informations qui révèlent le rôle réel de la France au Rwanda. A partir de ce moment-là, je témoigne sans compter et les ennuis commencent. Je suis menacé de licenciement dans mon entreprise, je reçois des menaces physiques. Ces menaces éclairent la réaction de Patrick de Saint-Exupéry (journaliste dont les articles sont à l’origine de la création de la Mission d’information) qui me demande : « Jusqu’où es-tu prêt à aller ? ». Je décide donc d’écrire mon témoignage afin qu’il ne soit plus effaçable. Je souhaite que les citoyens français puissent savoir ce qui a été commis en leur nom. Il s’agit ici d’une question de contrôle démocratique sur des décisions prises par des hommes politiques. Il faut que la chappe de béton qui a été coulée sur l’opération Turquoise soit brisée. Le moyen le plus sûr pour y arriver est d’ouvrir les archives de l’opération. L’essentiel de ces archives est bouclé pour une période de 60 à 120 ans. Bouclées pour une opération « humanitaire » ?

    Ce débat ne consiste pas à demander des explications à mes anciens compagnons d’arme, mais à questionner les décideurs de l’époque tandis que la culture du silence, propre à l’armée, ne permet pas de connaître la réalité de cette opération Leur ouverture permettrait enfin, à bon nombre de mes anciens camarades, de parler. La culture du silence fait loi au sein de l’armée française, il est dangereux d’y déroger même quand vous l’avez quittée.

    Nous assistons ces derniers mois à un réchauffement des relations franco-rwandaises. Pensez-vous que ce climat peut faciliter l’accès aux archives ?

    Le Président Macron est sensible à l’idée de « solder les comptes ». Cependant, il lui faudra faire preuve d’un vrai courage politique pour en arriver là.

    Avez-vous présenté votre livre au Rwanda ?

    J’ai déjà été invité à le présenter au Rwanda, mais à ce stade, je refuse poliment. Mon sujet est français, il questionne la démocratie française. Tant qu’il n’est pas réglé en France, je n’irai pas au Rwanda. La question de la vérité sur l’opération Turquoise touche toute la société française. Dans nos lycées, l’histoire du génocide des Tutsi au Rwanda est très peu enseignée. Ce silence ne doit pas se transformer en amnésie.

    Infos et réservations : 02/543.02.96 ou [email protected]


     
     

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