Centre d'éducation à la citoyenneté

Exprimer nos émotions pour résoudre des conflits?

Jeudi 1 novembre 2018 par Florence Caulier et Zora Vardaj
Publié dans Regards n°1032

« Dans mon école, je trouve qu’il y a un problème d’agressivité et de violence. Les plus grands maltraitent les petits et nous, enseignants, perdons beaucoup de temps à gérer ces nombreux conflits… ». Voici l’appel lancé à notre équipe en juin dernier, alors que nous allions présenter aux enseignants de l’enseignement primaire notre programme « La haine, je dis NON ! ». Un appel qui nous a poussés à agir concrètement cette année avec une centaine d’élèves de 3e et 4e primaires des écoles ixelloises.

En ce début d’année, les élèves ont été invités au CCLJ afin de faire connaissance avec leurs émotions à travers le film "Vice-Versa".

Confrontations de besoins, d’intérêts, de valeurs..., les raisons pour entrer conflit sont nombreuses. Le conflit en soi n’est ni bon ni mauvais, son issue dépendra de la manière dont on va tenter de le résoudre. Si les personnes impliquées dans le conflit n’y apportent pas une solution constructive, le conflit se transforme en confrontation souvent violente.

Selon Paul-Henri Content, licencié en psychologie sociale de l’ULg, « la prévention de l’acte violent peut être prise en charge dès la reconnaissance d’un besoin inassouvi, d’une émotion désagréable ».

Les émotions…, mais de quoi parle-t-on ?

Les émotions sont des voyants lumineux sur un tableau de bord, elles sont innées, automatiques et inconscientes. On les exprime face à une situation d’urgence, elles contribuent à notre protection. Lorsqu’un voyant s’allume en rouge, un besoin n’est pas satisfait. Nier ou réprimer nos émotions ne fera que reporter le problème : les sensations persisteront tant que le besoin n’aura pas été satisfait. La notion de besoin nous fournit donc une piste indispensable pour appréhender et gérer les conflits.

S’il nous faut prendre soin de nos besoins, il nous faut aussi comprendre que l’autre a des besoins différents des nôtres. Aussi, notre objectif est de permettre aux élèves d’acquérir cette capacité à cerner, décoder et accepter leurs propres besoins, tout en parvenant également à décoder et à accepter ceux des autres.

Puisque comprendre le sens des émotions et savoir les accueillir apparaît essentiel pour pouvoir réguler les conflits, et que l’objectif du programme « La haine, je dis NON ! » est de favoriser le vivre-ensemble avec nos différences, nous avons jugé indispensable de donner aux élèves des moyens adaptés d’expression de leurs émotions et de leurs besoins. Parmi les différentes méthodes existantes, la CNV (communication non violente) a retenu toute notre attention dans l’élaboration de notre programme. En effet, élaborée par Marshall B. Rosenberg, elle permet aux élèves de se connecter à leurs émotions, leurs ressentis et leurs besoins (écoute de soi et expression sincère) avant d’établir un lien avec l’autre (écoute de l’autre et empathie).

Cette méthode, qui comporte quatre étapes, nous invite à observer les faits de façon neutre et objective ; à identifier et à exprimer les sentiments et émotions provoqués par ces faits ; à identifier et à exprimer les besoins à l’origine des sentiments vécus ; et enfin à formuler une demande claire, concrète et négociable à autrui.

Apprendre par expérimentation

Notre démarche pédagogique place les élèves au centre de leurs apprentissages. Nous leur proposons d’apprendre par expérimentation, « en faisant » plutôt qu’en écoutant. Pour ce faire, nous utilisons le jeu. Il fournit un contexte sécurisant, favorise la création de liens et permet de nouvelles manières d’entrer en relation avec les autres. Les jeux de rôle et les jeux de coopération soutiennent cette pédagogie active et participative, stimulent l’entraide plutôt que la compétition et développent l’imagination dans la recherche de solutions innovantes à un conflit. Les temps de réflexion individuelle qui suivent les moments de jeux aident ensuite à la perception de ce qui se vit en soi et en l’autre.

« Matin pourri », un tout nouveau support d’animation pour permettre aux enfants d’investir les sentiments, et les besoins qui en sont à l’origine.

Nous prévoyons des moments et des manières de communiquer autour des émotions du groupe, notamment grâce à un rituel de « retour au calme » au début de chaque animation. Un moyen ritualisé permet, d’une part, de canaliser les émotions et de les exprimer. De l'autre, il permet à l’adulte d’être informé sur « l’état émotionnel » du groupe, et donc d’adapter son comportement en conséquence.

Bien entendu, l’éducation émotionnelle, lorsqu’elle s’appuie sur une pédagogie participative, nécessite l’installation d’un climat de confiance au sein du groupe. L’instauration de règles de travail, acceptées collectivement, est un prérequis indispensable. En effet, ces règles deviennent les garantes du cadre sécurisant essentiel à l’expression de l’intime.

Atelier Philo

Encouragés par les formations ‘philo avec les enfants’ suivies au Pôle Philo de Laïcité Brabant wallon cette année, nous clôturons chaque thème par un atelier philosophique, suivi d’une création plastique.

La pratique de la philosophie associe la recherche de sens par des raisonnements logiques. Cependant, il est courant d’opposer les émotions à la raison. Les émotions nous feraient agir d’une manière irrationnelle, tandis que la réflexion nous permettrait de prendre des décisions plus sensées. Depuis les années 1990, grâce aux recherches d’Antonio R. Damasio, professeur de psychologie et de neurologie à l’Université de Californie du Sud, cette dichotomie a été remise en question. Il est aujourd’hui reconnu que les émotions nous aident à faire des choix sensés. Il nous a semblé pertinent d’aborder par la philosophie ce qui lui était traditionnellement opposé et d’inciter les élèves à développer un questionnement réflexif sur leurs émotions, leurs sentiments et leurs besoins.

Pour conclure, et ancrer ce questionnement dans une réalisation concrète, nous invitons les élèves à « mettre leur pensée en scène ». « Si les paroles s’envolent et les écrits restent, la création plastique, quant à elle, permet à l’élève de traduire sa pensée en y investissant son propre vocabulaire, son individualité au cœur de sujets universels », souligne Charles Hosten, animateur socioculturel au sein de notre équipe. « Le mot seul ne suffit pas puisque ses représentations diffèrent pour chaque individu. C’est en cette pluralité que nos perceptions se complètent, se répondent et se matérialisent grâce à la création plastique ».

Provoquer un changement

Notre souhait est d’inviter les élèves à passer à l’action. Notre objectif : leur permettre de mieux se connaître, de s’émanciper de leurs propres ressentis et de mieux identifier leurs réactions automatiques en situation conflictuelle. Ceci, afin de pouvoir développer leur empathie et apprivoiser les différences pour choisir, ensemble, l’attitude la plus adaptée à la situation.

Philéas & Autobule est une revue de philosophie avec les enfants qui paraît tous les deux mois. Elle vise à donner aux enfants des clés pour mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. Le prochain numéro intitulé « Tes émotions ont-elles raison ? » sortira en décembre prochain. Pour Catherine Steffens, coordinatrice et corédactrice en chef de la revue, les enfants -comme les adultes- sont traversés par de puissantes émotions. C’est normal, elles peuvent constituer des réactions instinctives de survie à notre environnement. La peur, par exemple, nous pousse à fuir le danger. La même peur peut dissoudre notre courage ou déclencher de la violence. Les émotions sont donc susceptibles d’altérer notre jugement. Mais elles peuvent aussi nous indiquer ce qui compte pour nous. Il est donc important pour les enfants de comprendre leurs émotions pour progresser dans leur connaissance de soi et dans leur capacité à vivre ensemble.

 
 

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