Au CCLJ

Enseigner la Shoah aux élèves sourds

Vendredi 5 mai 2017 par Géraldine Kamps

Quelque 70 élèves sourds et une dizaine de dysphasiques ont assisté ce mardi 4 mai 2017 au témoignage de Paul Sobol, rescapé de la Shoah au CCLJ. Une première pour l’équipe de « La Haine, je dis NON ! » sollicitée par le CREE pour sensibiliser un public trop souvent discriminé.

Paul Sobol entouré des élèves, "I love you" en langage des signes

C’est un sentiment étrange qui nous envahit ce mardi matin en traversant le foyer du CCLJ. Un foyer silencieux et pourtant bien rempli d’adolescents âgés de 16 à 20 ans, scolarisés dans les quatre écoles spécialisées de type 7 (l’Institut Alexandre Herlin de Berchem, l’Institut Royal pour Handicapés de l’Ouïe et de la Vue (IRHOV) de Liège, l’Institut Provincial d’enseignement spécial (IPES) de Ghlin et l’Institut Royal des Sourds et Aveugles (IRSA) d’Uccle). Ils sont sourds, malentendants, appareillés ou non. Cette surdité qui touche un enfant sur 1.000 et dont nous ne connaissons curieusement presque rien.

Le CREE (Collectif Recherche et Expression), service de jeunesse spécialisé pour les personnes sourdes et malentendantes, a contacté il y a quelques mois l’équipe de « La Haine, je dis NON ! » pour former ses animateurs à la transmission de l’histoire de la Shoah pendant deux jours. Ina Van Looy et Florence Caulier (CCLJ) se sont également rendues à l’IRSA pour proposer des ateliers aux jeunes dysphasiques pendant toute l’année et les préparer à cette journée un peu particulière, organisée en clôture du projet « Hommage 40-45 ».

« Cette maison juive laïque sera la vôtre le temps d’une journée », introduit Ina Van Looy, directrice du Centre d’éducation à la citoyenneté. « Pour nous, travailler avec vous a été une révélation. Nous nous sommes rendu compte des discriminations que vous vivez au quotidien. Cette journée est un événement pour vous, mais aussi pour nous. Vous devez vous faire entendre, parler de vos conditions de vie, de votre réalité. Il est essentiel que ces revendications viennent de vous, les jeunes, parce que vous avez des choses à dire ».

 

Rescapé des camps et témoin dans les écoles depuis près de trente ans, Paul Sobol va ensuite leur raconter son histoire. Sa naissance à Paris le 26/6/1926, sa courte jeunesse et son amour pour Nelly, avant son arrestation. Son départ de Malines le 31/7/1944 avec le dernier convoi, le 26e, destination inconnue, la séparation d’avec sa famille lors de la sélection à Auschwitz, la douche, le tatouage, les humiliations vécues par les « Under Mensch », la quarantaine, les kapos, Auschwitz I, II, le typhus, son travail de menuisier… Et puis, la Marche de la Mort en janvier 45, le voyage en train, le passage à Dachau, l’évasion en Bavière, la libération américaine, la Croix-Rouge… avant la reconstruction, nécessaire, son mariage en 47 avec Nelly enfin retrouvée, la naissance des enfants, des petits-enfants. « On a fait venir de toute l’Europe des familles entières, juste pour les gazer et les brûler ! Comment peut-on croire une chose pareille ? », souligne-t-il. « Pendant 40 ans, je n’ai rien dit à personne, sauf à Nelly bien sûr. J’avais votre âge à l’époque, c’est pour ça que je témoigne aujourd’hui : pour faire comprendre aux jeunes ce qu’était un jeune pendant la guerre ». Une histoire racontée comme il le fait toujours,  juste peut-être un peu plus lentement, pour permettre à l’interprète de signer et de se faire comprendre.

Un public très isolé

« Certains de ces jeunes vivent avec des parents entendants qui ne connaissent pas forcément la langue des signes ou suivent une scolarité dans des écoles elles aussi d’entendants », confie Marie-Pierre Labrique, détachée pédagogique au CREE et coordinatrice du projet « Hommage 40-45 ». « Le CREE a été créé pour leur offrir des espaces où se rencontrer et s’exprimer avec tout le dispositif nécessaire. Les sourds sont très isolés et n’ont que de rares contacts avec des adultes sourds. Nos animateurs sont sourds et peuvent donc communiquer avec eux de la meilleure façon ».

Le 30 septembre dernier, des formations ont ainsi eu lieu à la Caserne Dossin à l’attention des encadrants et des animateurs sourds du CREE, pour pouvoir adapter ensuite le vocabulaire et transmettre cette information à leur public. Les élèves ont aussi pu suivre une animation consacrée aux stéréotypes qui deviennent ensuite préjugés, avant d’entrainer les discriminations.

Après le témoignage de Paul Sobol, ils étaient nombreux à faire la file pour poser leurs questions, en faisant directement face à leur témoin pour tenter de lire sa réponse sur ses lèvres ou en suivant attentivement les signes de leur interprète. On retiendra l’intervention de cette jeune fille, demandant à Paul Sobol comment il a pu rester si courageux, de ce garçon ne comprenant pas pourquoi on n’a puni que les Juifs. De cet autre encore, qui lui a demandé  comment il a fait « pour garder le contrôle », « pour ne pas avoir voulu se venger ». Et d'Elie, enfin, se demandant si, par son prénom, il aurait été menacé, lui aussi…

« Voir un témoin, en vrai, c’est essentiel pour eux », affirme Mandy Sonntag, professeur d’histoire à l’Ecole de Ghlin, qui depuis son engagement il y a trois ans apprend la langue des signes. C’est dans le but de pouvoir participer au « Train des 1.000 » que ses élèves participent au projet du CREE. « Notre public manque réellement d’informations, et son accès à la radio, à la télévision et même à la lecture, contrairement à ce que l’on croit, est très compliqué. C’est comme s’ils lisaient une langue qu’ils ne peuvent entendre. Ils sont sans doute d’autant plus curieux et avides de savoir. Ils n’ont pas l’habitude de venir dans une salle de conférence, de rencontrer d’autres jeunes, et sont souvent frustrés de ne pas être pris en compte. Ils ont souvent du mal à comprendre leurs propres professeurs qui ne savent pas tous signer », poursuit-elle. « Trouver un interprète en langue des signes n’est pas facile et coûte cher, c’est un luxe que peu peuvent se permettre. L’idéal serait bien sûr de trouver un témoin sourd, pour qu’on puisse le comprendre sans avoir besoin d’un interprète », note encore Mandy Sonntag, « mais nous savons que c’est difficile ».

Une voix difficile à entendre

Comme Valentin, Izzetin, Donovan, Laura V., 17 ans, confie avoir été très touchée par le témoignage de Paul Sobol. « Au début, quand on racontait ça, je pensais que ce n’était pas vrai », confie-t-elle. « Mais quand on voit le témoin, c’est différent, ça prend un sens ». « J’ai été très choquée par ce que Paul a raconté », confirme Laura C., 20 ans. « Quand on voit tout ce qui se passe aujourd’hui, notamment avec le racisme. Ca m’a fait pleurer ».

Quand on lui demande ce qu’elle pense de l’actualité, des élections en France, Laura admet tristement qu’elle ne comprend pas ce qui se dit. Un sentiment partagé par l’équipe de « La Haine, je dis NON ! » qui a découvert en étant confrontée à ces jeunes un monde qui lui était totalement inconnu. « Notre société n’est pas du tout adaptée à ce handicap et les discriminations que les sourds vivent au quotidien sont terribles », relève Florence Caulier. « Probablement parce que leur voix est plus difficile à entendre et leur accès à l’information très limité ». Une voix que le CCLJ et le CREE ont tenté modestement de leur offrir ce mardi, grâce au soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Démocratie ou Barbarie) qui finançait le projet.

En présence de leur témoin, les élèves des quatre écoles ont passé le reste de l’après-midi à enregistrer un chansigne sur les paroles de « Nuits et Brouillard » de Jean Ferrat, ou l’interprétation de leur ressenti sur ce qu’ils ont appris sur la Shoah. La vidéo sera diffusée sur YouTube et les réseaux sociaux. Le témoignage de Paul Sobol également filmé servira au CREE comme outil de transmission de l’histoire de la Shoah auprès du public sourd.


 
 

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