Au CCLJ

Anne-Marie Roviello : Arendt face à Eichmann

Mardi 5 septembre 2017 par Michel Gheude
Publié dans Regards n°867 (1007)

Dans Le pervertissement totalitaire : la banalité du mal selon Hannah Arendt (éd. Kimé), Anne-Marie Roviello, professeure de philosophie (ULB), et Martine Leibovici, maître de conférences (Université Diderot-Paris 7), toutes deux spécialistes d’Arendt, proposent une relecture du procès Eichmann à Jérusalem, en revenant sur la polémique suscitée par les écrits de la philosophe Hanna Arendt. Elles présenteront leur livre le 27 septembre 2017 à 20h au CCLJ.

Hannah Arendt

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    Disons-le d’entrée de jeu, votre livre n’est pas une réponse à celui d’Emmanuel Faye* qui a fait polémique récemment, alors pourquoi vouliez-vous revenir aujourd’hui sur ce livre d’Arendt qui a suscité tant de débats passionnés dans les années 60 ?

    Anne-Marie Roviello Parce que ces mêmes polémiques reviennent périodiquement, comme au temps où le livre est paru. Il y a comme une paralysie de l’argumentation et aujourd’hui comme hier, ses adversaires se focalisent sur l’expression « banalité du mal » qui minimiserait à leurs yeux la criminalité d’Eichmann, voire même celle du nazisme. Si l’on veut comprendre cette idée de banalité du mal, il faut la replacer dans la perspective de ce qu’Arendt qualifie de crime « sans précédent », donc tout sauf banal, et de ce qu’elle appelle « le mal radical ». Ce mal radical se manifeste entre autres par le « désintéressement » : le membre du parti nazi doit se désintéresser de ses passions personnelles et de son moi. Il doit se retirer de lui-même. C’est cette non-présence à soi-même et aux autres qui empêchera toute empathie avec les victimes des crimes qu’il accomplit.

    D’où cette étrangeté chez Eichmann, qui a beaucoup frappé ceux qui ont assisté au procès, d’un homme qui réagit à toutes les contrariétés qui peuvent survenir dans ses relations avec sa hiérarchie et la bureaucratie nazie, mais reste totalement indifférent aux souffrances des millions de gens qu’il est en train de massacrer ?

    A.-M. R. Eichmann est fier de son « travail ». Il n’éprouve aucun sentiment de culpabilité et nie avoir jamais eu aucune intention criminelle. Il s’indigne quand on le traite de criminel. Il se voit au contraire comme investi d’une mission historique : libérer l’Allemagne de son ennemi de toujours.

    L’idée qui traverse tout le livre, c’est que le totalitarisme pervertit la pensée humaine.

    A.-M. R. Ce pervertissement s’exprime d’abord par la conscience inversée des SS. Ce ne sont pas des « assassins », mais des gens qui accomplissent de manière jusqu’au-boutiste le devoir d’éliminer. Pour eux, massacrer est un travail éprouvant, mais qui est accompli de manière « objective », sans aucune empathie pour la souffrance des victimes. L’éthique la plus élémentaire et la capacité d’empathie sont perverties. Eichmann dit que les remords sont pour les petits enfants. Toute sensibilité est perçue par lui comme une sensiblerie.

    Contrairement à beaucoup de nazis, Eichmann ne se retranche pas derrière le fait d’avoir seulement obéi aux ordres.

    A.-M. R. Au contraire, son sens du devoir et de la mission à accomplir va le pousser à désobéir aux ordres. A la fin de la guerre, lorsque Himmler tente de négocier avec les alliés et d’échanger des Juifs contre des camions, Eichmann lui désobéit pour rester fidèle à ce qu’il appelle son « idéalisme ». Arendt a bien perçu tout cela. Elle n’a pas été trompée par Eichmann, elle n’a pas pris ses stratégies de défense pour argent comptant, stratégies dont elle souligne qu’il n’arrive d’ailleurs pas à les suivre parce que, comme elle dit, il est habité par un « nazisme inexpugnable ». Elle n’en fait pas un petit bureaucrate insignifiant, mais prend au sérieux son « idéalisme », c’est-à-dire sa résolution d’aller jusqu’au bout dans la voie de l’Histoire, telle que l’a tracée le Führer. Pour lui, la seule Loi, c’est la
    volonté d’Hitler, volonté que les juristes nazis ont traduite dans des formes juridiques qui en fait pervertissent les bases mêmes du droit en créant un devoir de tuer.

    * Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée, Albin Michel, 2016.

    Infos et réservations : 02/543.01.01 ou info@cclj.be


     
     

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