L’interview

L’antiracisme est-il dévoyé ?

Mardi 4 juillet 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°865 (1005)

Pour certains observateurs, l’antiracisme du 21e siècle serait dévoyé par une matrice victimaire, un déni de l’antisémitisme arabo-musulman, ainsi que l’introduction du concept d’islamophobie. Emmanuel Debono, chercheur spécialiste de l’anti-racisme, revient sur ces affirmations qu’il nuance et précise, tout en insistant sur la nécessité de poursuivre le combat anti-raciste dans une perspective universaliste.

 

La conception universaliste de l’antiracisme serait-elle clairement remise en cause aujourd’hui ?

Emmanuel Debono : Oui, elle l’est en effet, et c’est en raison de certaines de ses insuffisances. Elles ne sont pas une nouveauté. Une organisation comme la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), qui met en avant un discours universaliste très ferme dès ses origines, ne réalise pas toujours à quel point elle est l’héritière d’une histoire particulière, d’une tradition antifasciste qui a façonné son identité. Si elle s’ouvre très rapidement, après sa création en 1927, aux racismes dans leur diversité, celle qui n’était alors que la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) fixe une priorité dans la lutte contre le nazisme et la défense des Juifs. Elle combat le racisme colonial, mais pas la colonisation. Ces deux caractéristiques perdurent après 1945, en particulier l’antifascisme qui reste une grille de lecture longtemps active, empêchant souvent de mesurer la nouveauté de certaines situations. La lutte contre l’antisémitisme et l’antifascisme a déterminé des grilles d’analyse, une représentation du racisme sous une forme parfois exclusivement idéologique, et des moyens d’action qui n’ont pas toujours été adaptés à l’évolution sociale. Ces éléments ont pu retarder, par exemple, la prise de conscience du poids des discriminations dans la société française. On peut dès lors comprendre que d’autres minorités issues de l’immigration postcoloniale aient voulu expérimenter, dès les années 1970, d’autres manières de concevoir la lutte anti-raciste, sans passer par l’intermédiaire des grandes organisations antiracistes comme la LICRA, le MRAP ou SOS Racisme.

La matrice victimaire a-t-elle aujourd’hui dévoyé l’antiracisme ?

E.D. : Dans le sillage de son procès, l’historien Georges Bensoussan évoquait notamment la difficulté commune d’admettre « que des victimes du racisme puissent être racistes à leur tour, voire en même temps ». Il a raison, mais ce n’est pas neuf non plus. On pourrait, avec un brin de provocation, évoquer le moment de « l’invention de la victime », en remontant aux origines du mouvement antiraciste, dominé en France par la LICA. Son objectif primordial est de défendre assez largement celles et ceux qui ont à souffrir du racisme. Ainsi la LICA organise-t-elle, par exemple, en 1937, un « congrès des opprimés ». Il vise toute personne potentiellement victime du racisme. Dès lors qu’on crée de l’activité militante sur ce ressort victimaire, il est difficile d’éviter l’instrumentalisation de la notion de victime, c’est-à-dire de s’en tenir à la définition juridique qui lui est propre. On se trouve sur un terrain où le dévoiement est constant. Un tel constat ne disqualifie pas d’emblée l’antiracisme, car on ne saurait vivre sans. Mais il aide à comprendre certains excès et ce qui fait parfois obstacle à l’appréhension de certains phénomènes.

Pensez-vous que l’antisémitisme soit aujourd’hui l’angle mort de certains mouvements antiracistes ?

E.D. :  A l’instar du Parti des Indigènes de la République (PIR), certains nient l’antisémitisme. Ils prétendent qu’il suffirait de régler le conflit israélo-palestinien pour que le phénomène, décrit comme résiduel, disparaisse. C’est méconnaitre cruellement la dimension profondément idéologique de l’antisémitisme qui transcende largement ce conflit. Pour cette mouvance dont l’influence déborde clairement le nombre restreint de militants du PIR et séduit des universitaires, le racisme en tant qu’idéologie tend à être considéré comme marginal ou très secondaire. Elle ne lit le racisme qu’à travers le rapport dominant/dominé. Suivant cette logique, seuls les discriminés sont victimes du racisme. Cette mouvance défend une lecture fortement racialiste en s’appuyant sur les notions de « noirs » et de « blancs », et en affirmant que ces derniers, majoritaires et dominants, ne connaissent pas la discrimination. Et comme les Juifs sont considérés comme des blancs, eux non plus ne peuvent être victimes du racisme !

Cette grille de lecture n’envisage-t-elle le racisme que dans le cadre d’un rapport de domination ?

E.D. :  Essentiellement. Selon cette mouvance antiraciste, une population minoritaire et minorisée en droits ne peut à son tour faire preuve de racisme. Si jamais elle commet des actes de racisme, il est alors expliqué que la population dominée ne fait que se défendre contre le racisme des dominants, de manière désordonnée et violente, mais compréhensible, voire excusable. Cette manière de voir les choses existait déjà dans les années 30. Ainsi, lors du pogrom de Constantine (Algérie) perpétré en 1934, la LICA a eu tendance à désigner les indigènes ayant commis des violences sur les Juifs de cette ville comme des victimes et non des coupables, au prétexte qu’ils avaient été excités par certains Européens. Il y a dans cette lecture une tendance à la déresponsabilisation et à la minimisation des haines intercommunautaires, qui sont des phénomènes à part entière. Et historiquement, cette grille de lecture s’est durablement imposée au moment de la décolonisation. L’idée est la même : les colonisés ou ex-colonisés sont par essence des opprimés, des dominés. Cette domination est certes une réalité historique, mais le problème, c’est lorsque ces catégorisations deviennent des traits identitaires collectifs, héréditaires, et supplantent toute autre forme de raisonnement. Que deviennent dès lors la liberté et la responsabilité individuelles ?

Quel regard portez-vous sur le concept d’islamophobie ?

E.D. :  On sait que le terme est mal choisi. Son assimilation à un racisme se voit contestée, au prétexte qu’il serait mal taillé et interdirait la libre critique d’une religion. En réalité, cette inadéquation lexicale est le lot de nombreuses expressions propres à la terminologie du racisme. Si l’imperfection langagière n’a jamais interdit l’usage d’un terme, il faut toutefois pointer les réticences nombreuses que soulève la notion d’« islamophobie ». Les chercheurs en sciences sociales et humaines, parmi d’autres, demeurent profondément divisés à son sujet, ce qui semble n’avoir jamais été le cas avec les autres mots du racisme. Bien qu’inapproprié, le mot « antisémitisme » n’a pas suscité de levées de boucliers lorsqu’il fut forgé en Allemagne à la fin du 19e siècle. Les critiques qu’il a fait naître ont été rapidement dépassées par la reconnaissance du besoin de nommer la virulence renouvelée de la haine antijuive. Le mot venait à l’évidence combler un vide.

La confusion actuelle vient-elle notamment de l’interpénétration ambiguë de deux champs, ceux du racisme et de la religion ?

E.D. : Oui. Les débats relèvent en fait strictement de la question d’accepter ou non que l’acte de critique d’une religion, légal dans le cadre républicain français, puisse automatiquement ouvrir sur l’accusation de racisme et de persécution. L’enjeu est de taille. Tout le problème est de savoir avec qui on en parle. Si vous prenez le cas du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), vous êtes face à des militants prompts à déconsidérer le système républicain et laïque en parlant de racisme ou d’islamophobie d’Etat. Ce sont des formules caricaturales, souvent inadaptées, qui ne laissent aucune place au débat. Ce type d’associations pratique un lobbying souvent agressif. On a pu voir comment avait pu être relayée auprès de médias étrangers, à l’été 2016, la malheureuse affaire du burkini, faisant passer la France pour un pays liberticide et raciste où les musulmans n’auraient pas le droit d’exercer leur culte ! Ces dérives outrancières, nourries de l’intolérance adverse, entretiennent le doute sur la volonté de chercher à recenser objectivement, à définir et à conceptualiser le racisme dont sont victimes des Français de confession musulmane. Le combat antiraciste s’en trouve dénaturé, d’autant que ces activistes remettent en question des principes auxquels les Français sont attachés, au premier rang desquels la laïcité, la mixité ou encore l’égalité homme-femme.

Quel terme utiliseriez-vous ?

E.D. :  Bien qu’insatisfaisante, l’expression de « racisme anti-musulman » renvoie de manière explicite à l’essentialisation et à la stigmatisation qui assignent des individus à une identité figée et absolutisent leur appartenance. La référence au croyant ou présumé tel, plutôt qu’à la religion, a le mérite de réintroduire clairement l’homme comme cible fondamentale du racisme, et non ses idées ou ses croyances, qui ne relèvent pas du racisme, même si elles contribuent évidemment à le nourrir.

Demeurez-vous attaché à une conception universaliste de l’antiracisme ?

E.D. :  Evidemment, et cette conception universaliste doit l’emporter, même s’il faut rappeler qu’on ne fait pas de l’universalisme seul dans son coin, en niant les identités des uns et des autres. On n’en crée pas davantage en segmentant le combat ni en cédant aux sirènes des particularismes. Comme si le « blanc » était nécessairement dominateur et sourd aux revendications des minorités. C’est grotesque. Si les personnes victimes du racisme sont effectivement les mieux placées pour évoquer leurs traumatismes, d’autres expériences et compétences, qui se jouent des couleurs, sont utiles pour rendre efficace l’action collective. Pour que le combat soit mené efficacement, chacun, victime ou non du racisme, pétri de ses expériences, doit se sentir libre de participer à l’action.

 

Emmanuel Debono est docteur en histoire (Science Po Paris). Il a publié en 2012 Aux origines de l’anti-racisme. La LICA, 1927-1940 (éd. CNRS Editions) issu de sa thèse de doctorat. Il a notamment coordonné les dossiers d’Archives juives « Années trente. L’emprise sociale de l’antisémitisme en France » (n°43/1, 2010) et « L’antisémitisme en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale » (n°49/2, 2016). Il anime le blog Au cœur de l’antiracisme sur lemonde.fr et représente en France l’USC Shoah Foundation. 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/